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Savoir entendre les paysages vécus

Créé le 23/07/2026

Modifié le 24/07/2026

Entretien avec Dorian Spaak, coordinateur de Terre et Cité

 Suite à nos échos aux ateliers participatifs auxquels le CAUE avait convié, le 8 juillet dernier, usagers et habitants sur le thème « Imaginons ensemble les paysages de demain du Plateau de Saclay » à travers, cette fois, un entretien avec Dorian Spaak, coordinateur de Terre et Cité, partenaire de cette démarche devant déboucher sur la réalisation d’un guide pour la sauvegarde, la valorisation des pratiques agricoles et des paysages des Terres protégées du Plateau de Saclay.

- Pouvez-vous, pour commencer, rappeler, à l’attention des lecteurs qui ne seraient pas encore familiers du plateau de Saclay, le contexte dans lequel s’inscrivent ces ateliers participatifs ?

Dorian Spaak : Nous sommes ici sur le premier territoire en France à disposer d’un dispositif législatif – la Zone de protection naturelle, agricole et forestière (ZPNAF) aujourd’hui « Terres Protégées du Plateau de Saclay » – protégeant des terres agricoles, mais aussi naturelles et forestières contre l’urbanisation. C’est dire si c’est une chance. Mais cette chance nous place devant un défi et une grande responsabilité. Car si la ZNPAF s’est déjà traduite, comme prévu par la loi,  par un premier plan d’action, élaboré par Terre et Cité et la Chambre d’agriculture, puis un second, les règles, la manière de mettre en œuvre cet outil de protection demandent en revanche à être encore définies. Or, il est clair que si on reste dans le flou, ce dispositif législatif restera lettre morte. Comme on le sait, le diable se niche dans les détails. Il ne suffit pas de décréter la protection de terres agricoles. Il importe de prendre des mesures et des décisions concrètes, même les plus anodines en apparence, car c’est elles aussi qui contribueront à définir  une doctrine d’intervention. Sans une telle doctrine, on peut douter de la pérennité des Terres Protégées du Plateau de Saclay. Naturellement, c’est avec le concours de l’ensemble des acteurs du territoire qu’on doit la définir.

- Est-ce cet enjeu qui vous amène à privilégier une approche par le paysage qui, a priori, concerne tout un chacun ?

D. S. : De fait, le paysage a la vertu de fédérer les points de vue, des agriculteurs comme des autres usagers et habitants. Nous en sommes convaincus de longue date, à Terre et Cité. Déjà, de l’audit patrimonial que nous avions réalisé de 2001 à 2003, dans la foulée de la création de l’association, il était ressorti que le critère qui faisait le plus consensus pour décider de l’échec ou de la réussite du cluster de Paris-Saclay portait sur la qualité de son cadre de vie. Et bien évidemment, cette qualité dépendait en grande partie de celle de l’environnement paysager. Ce à quoi s’est ajouté depuis, notons-le au passage, la capacité à s’adapter au changement climatique.

L’entrée par le paysage offre l’intérêt d’embarquer l’ensemble des acteurs, étant entendu que tout un chacun à quelque chose à dire, des demandes à formuler à son sujet. Il n’est pas jusqu’aux responsables d’établissement d’enseignement supérieur ou de recherche qui ont insisté sur la préservation d’un cadre de vie agréable. Pas moins que les habitants, les chercheurs, enseignants, étudiants qui travaillent ou étudient sur le territoire sont sensibles à l’environnement naturel, agricole, forestier, du plateau de Saclay. De même que les entreprises qui y voient là un argument supplémentaire pour attirer des salariés.

 

- On comprend dès lors votre présence à ces ateliers participatifs. Pouvez-vous cependant rappeler le rôle de Terre et Cité dans cette démarche ?

D. S. : Nos échanges avec le CAUE sont anciens. Le premier programme d’action que j’ai évoqué, avait clairement identifié les enjeux paysagers du territoire. Et naturellement, le CAUE a été le partenaire de choix pour y travailler. Pendant six-sept ans, nous avons réfléchi ensemble à la manière de matérialiser le programme d’action au regard de ses aspects paysagers. Force est d’admettre que nous ne sommes pas vraiment parvenus à formuler des propositions conjointes. Pour autant, nous n’y avons pas renoncé. C’est dans le cadre du second programme d’action, lancé en 2024, que le CAUE a convaincu la DRIEAT Île-de-France, de financer la mise en œuvre des actions touchant au paysage.

- Dont l’élaboration du guide...

D. S. : En effet. Mais au-delà de l’élaboration de ce guide, il s’agit d’engager ce travail de définition d’une doctrine en matière paysagère. Certes, le programme d’action repose d’ores et déjà sur une charte, mais celle-ci, par définition, est sujette à interprétation et n’a donc pas la force d’un règlement.

- Un mot sur les ateliers participatifs auxquels on vient d’assister : même si Terre et Cité n’était pas directement en charge de son animation, ils empruntent beaucoup à votre ADN au sens où ils réunissaient des acteurs d’horizons très divers...

D. S. : Pour avoir une chance de succès, le programme d’action des Terres Protégées ne peut qu’être le fruit d’une œuvre collective. Aussi est-on, à Terre et Cité, très attachés au fait que chacun, qu’il soit habitant ou usager, agriculteur ou chercheur, étudiant, etc., ait son mot à dire. Au fait aussi de pouvoir s’appuyer sur l’apport d’experts à l’image des trois intervenants de cette demi-journée, en l’occurrence Sophie Bonin, professeure à l’École nationale supérieure de paysage ; Paul Leadley, professeur d’écologie, enseignant-chercheur au laboratoire Écologie, systématique, évolution (ESE) de l’Université Paris-Saclay/CNRS/AgroParisTech, par ailleurs membre du Conseil pour le climat ; enfin, Eliza Benites-Gambirazio, maîtresse de conférences en sociologie à l’ENS Paris-Saclay. Il était normal cependant que le CAUE soit l’opérateur de ces ateliers, en faisant profiter de son expertise en matière paysagère. De notre côté, nous lui avons fait profiter de notre capacité à mobiliser des acteurs du plateau, identifier des intervenants, des experts – les trois que je viens de citer. C’est donc tout naturellement que le CAUE nous a associés à ces ateliers.

- D’ailleurs, vous-même avez été impliqué dans l’animation de l’un d’eux. Quels enseignements en tirez-vous que vous voudriez mettre en avant ?

D. S. : En premier lieu, j’ai été impressionné par la diversité des profils des participants, entre des chercheurs, des étudiants, des élus eux-mêmes très divers au regard des dossiers qu’ils portent… À en juger par les échanges qui ont eu lieu à l’atelier que je pilotais et la restitution des autres ateliers, j’ai le sentiment que cela a bien fonctionné. Ce qui me conforte dans l’idée qu’en plus de ces rapports qui nous sont donnés à lire ou produire, il faut ménager des temps comme ceux-là, où les acteurs prennent le temps de s’écouter, de confronter leurs points de vue. À une époque où on est saturés d’informations, il y a besoin de se parler d’humain à humain, de se dire les choses, dans une écoute mutuelle. On fait alors l’expérience du fait que, malgré d’éventuels désaccords, on peut se parler et même, pourquoi pas, faire évoluer le point de vue de l’autre ou le sien ! S’il y a bien sûr besoin d’un document de référence, en l’occurrence d’un guide du paysage, à même de fixer des contraintes qu’on s’applique, il y a aussi besoin d’entendre les points de vue s’exprimer dans leur sensibilité.

Je me souviens, lors de la réalisation de l’audit patrimonial que j’évoquais tout à l’heure, de ce que nous ont dit les gens, à savoir que s’ils avaient fait le choix de vivre sur le plateau de Saclay ou à proximité, c’était d’abord parce que, la nuit, ils pouvaient voir les étoiles. D’autres nous confiaient leur plaisir à venir y travailler en voiture, car, ils pouvaient surprendre un chevreuil sur la route, contempler un lever ou un coucher de soleil. Cela a bien à voir avec le paysage. Pour autant, ce n’est pas en termes paysagers que les gens s’exprimaient. Ils le faisaient avec leurs mots à eux, leur sensibilité.

Après, l’enjeu est de dépasser le cercle des personnes déjà convaincues, d’aller à la rencontre d’autres profils auxquels on ne pense pas spontanément : des chefs d’entreprise, des salariés,… – des gens qui spontanément ne s’imageraient pas consacrer une journée entière à réfléchir à ces enjeux. Comment les toucher ? Intégrer leurs points de vue ? Comment parler aussi de ces sujets pour donner une place centrale à l’expérience vécue des gens ? Autant de questions à se poser dans la suite de la démarche.

Pour conclure, j’insisterai sur l’urgence à agir. Il me semble qu’ici, sur le plateau de Saclay, nous sommes à la croisée des chemins : le cluster s’incarne désormais au travers de nombreux équipements et infrastructures dont la ligne 18 du Grand Paris-Saclay qui va entrer prochainement en service [ en décembre 2026 ] ; plusieurs des ZAC prévues dans le cadre de l’OIN [ Opération d’intérêt national ], celles du quartier de l’École polytechnique et du quartier de Moulon, sont déjà bien engagées. Se pose désormais la question du vivre ensemble, de savoir comment sortir de cette logique de zonage qui a pu présider à la conception de l’aménagement avec, d’un côté, des quartiers, de l’autre, les espaces naturels, agricoles et forestiers. Il est essentiel de dépasser ce clivage. Ce qui me rend optimiste, c’est la conviction que ces espaces sont, que ce soit par leur contribution au cadre de vie, à l’identité française (sa gastronomie, son patrimoine, etc.), aux besoins alimentaires ou à l’adaptation au changement climatique, une des clés de l’affirmation d’une identité propre au cluster Paris-Saclay par rapport aux autres clusters mondiaux avec lesquels il est en concurrence.

- Un mot sur la démarche Paris-Saclay 2035 dont un des groupes de travail portaient sur les Paysages, la désirabilité et le cadre de vie du plateau de Saclay ?

D. S. : Il était intéressant de voir combien les terres naturelles, agricoles et forestières du Plateau de Saclay étaient au cœur des débats. C’était le cas pour le groupe de travail « recherche », qui a bien montré que le vivant et la transition écologique constituent un des six axes d’excellence à même de porter l’Université Paris-Saclay dans les années à venir. Pas moins de 25% de la recherche agronomique française et certains des plus grands laboratoires mondiaux en sciences du climat sont sur notre territoire !

C’est aussi un sujet de mobilité car il faut bien réfléchir à la cohabitation entre les engins agricoles et les autres mobilités du territoire. Cette cohabitation est en réalité une grande opportunité, source de partage, de convivialité, de rencontres entre des acteurs très différents. Nos activités de médiation et de pédagogie avec les enfants, les étudiants et les salariés rencontrent à cet égard un grand succès.

Enfin, et bien sûr, c’est un enjeu de qualité de vie et de durabilité dans le contexte de changement climatique. Les balades, la présence de la nature, le développement de l’agroécologie contribuent à la qualité de notre territoire. Les haies que plantent les agriculteurs augmentent la biodiversité, améliorent notre résilience au changement climatique, garantissent des espaces de fraîcheur et permettent de lutter contre les inondations liées au ruissellement.

L’alimentation de proximité correspond aussi à une attente très forte des habitants et des salariés, comme en témoigne le développement exponentiel des circuits courts et de la restauration collective, en recherche de produits locaux de qualité. Tout cela participe au développement économique du territoire : en dix ans, le nombre de fermes et d’emplois a plus que doublé ! Tous ces sujets doivent être au coeur de Paris-Saclay 2035. Il faut les articuler harmonieusement dans une dynamique commune et intégrée.

 

Sylvain Allemand
Sylvain Allemand

Journaliste

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