Entretien avec Marion Bruère, paysagiste, et Clément Daix, de l’Atelier de l’Ours
Suite et fin de nos échos aux ateliers participatifs auxquels le CAUE avait convié le 8 juillet dernier usagers et habitants sur le thème « Imaginons ensemble les paysages de demain du Plateau de Saclay » à travers, cette fois, un entretien avec Marion Bruère, paysagiste, et Clément Daix, de l’Atelier de l’Ours, en charge de leur animation.
- Pouvez-vous pour commencer rappeler le cadre dans lequel s’inscrivent ces ateliers participatifs ?
Clément Daix : Ces ateliers participatifs sont une étape dans l’élaboration du guide pour la sauvegarde, la valorisation des pratiques agricoles et des paysages des Terres protégées du Plateau de Saclay dont la DRIEAT [ Direction régionale interdépartementale de l’équipement, de l’aménagement et des transports ] a confié la réalisation au CAUE de l’Essonne. Guide qui sera destiné à aider les services de l’État dans leur travail d’instruction des documents d’urbanisme dans le sens d’une préservation de la qualité des paysages des Terres protégées du Plateau de Saclay, objet d’une Zone de protection naturelle, agricole et forestière (ZPNAF), unique en France. Aujourd’hui, il s’agissait de dessiner le portrait de ce paysage et de ses évolutions possibles, en y associant les premiers concernés : ceux qui y résident ce territoire au quotidien parce qu’ils y vivent et/ou travaillent. Il s’agissait de partir préalablement non pas d’une vision théorique du paysage mais bien de la manière dont les gens, usagers ou habitants, le perçoivent et anticipent ses évolutions possibles. Pour cela, les participants ont été invités à se prononcer sur 1) la manière dont l’agriculture façonne les paysages des Terres protégées ; 2) les relations à faire vivre entre les nouveaux aménagements & infrastructures, et ces terres ; enfin, 3) les conditions de leur habitabilité pour le vivant dans un contexte de changement climatique et de perte de la biodiversité.
Marion Bruère : Ces ateliers ont été précédés, le 4 mai dernier, d’une soirée sur le thème : « Parlons des Paysages du Plateau de Saclay » et destinée à rappeler le contexte à travers une mise en perspective historique du plateau de Saclay par le photographe Jacques de Givry [ par ailleurs, représentant des Amis du Grand Parc de Versailles ] et une intervention du psychosociologue David Faure sur l’attachement au paysage. Le tout suivi d’une table ronde composée d’agriculteurs et d’élus qui ont pu témoigner de leur rapport au territoire, des lieux qui leur étaient particulièrement chers.
- Un mot sur le déroulement, original, des ateliers participatifs...
Marion Bruère : En effet, pour les besoins de ces ateliers, nous avons voulu diversifier les formats : des exposés d’enseignants-chercheurs – Sophie Bonin, de l’ENSP de Versailles ; Paul Leadley, de l’Université Paris-Saclay, et Éliza Benites-gambirazio de l’ENS Paris-Saclay -, destinés à fournir des éléments de connaissance théorique ; des « débats mouvants » invitant les participants à se positionner d’un côté ou de l’autre, dans la salle, selon qu’ils étaient « pour », « contre » ou « ni pour / ni contre » des propositions formulées autour de l’évolution des paysages agricoles, avant d’être aléatoirement invités à argumenter ; enfin, des échanges par petits groupes, sur la base de cartes sur lesquelles les participants étaient invités à localiser des lieux où les relations entre les nouveaux aménagements/infrastructures sont bonnes ou non, à localiser les lieux où ils perçoivent le changement climatique et la perte de biodiversité, enfin, à imaginer un paysage qui permettrait au territoire d’être plus robuste.
- Précisons que vous étiez tous deux en charge d’animer ces ateliers pour le compte du CAUE et de Terre et Cité...
Clément Daix : En effet, pour les besoins de cette animation, le CAUE 91 nous a sollicités : Marion au titre de paysagiste indépendante, et l’Atelier de l’Ours dont je fais partie. Par animation, il faut entendre la création des conditions pour faire remonter collectivement des connaissances sur ce que sont les Terres protégées du Plateau de Saclay aujourd’hui, ce qu’on pourra y faire demain. La matière ainsi produite servira à des livrables destinés à nourrir l’élaboration du guide.
- Un mot sur votre rapport personnel aux paysages des Terres Protégées, qui ne vous sont pas étrangers...
Marion Bruère : Non, en effet ! Clément et moi connaissons bien le plateau de Saclay pour y avoir grandi dans son cas, pas très loin d’ici, pour y avoir travaillé dans mon cas. Comme vous le savez, j’ai fait, durant plusieurs années, partie de l’équipe de Terre et Cité ; Clément y a fait un stage. Non seulement ces paysages nous sont familiers, mais encore nous y sommes attachés. Nous connaissons aussi la plupart des acteurs du territoire présents à ces ateliers. C’est dire s’il nous tenait à cœur de prendre une part active à leur animation.
Clément Daix : Ne croyez pas pour autant que cette connaissance personnelle du territoire nous simplifie la tâche. Au contraire, il devient d’autant plus difficile de nous en tenir à notre rôle d’animateurs, ou encore de prendre du recul sur les enjeux paysagers des Terres protégées. Par définition, les paysages du quotidien sont ceux qu’on distingue le moins !
- Il est sans doute trop tôt pour dresser un bilan de ces ateliers. Néanmoins, si vous souhaitiez partager de premiers enseignements, quels seraient-ils ?
Clément Daix : J’ai été très heureux d’entendre des discussions constructives allant au-delà d’oppositions de principe, y compris sur des sujets qui pourraient être encore clivants comme la ligne 18 du Grand Paris-Saclay, par exemple : cette ligne existe désormais ; il s’agit maintenant d’améliorer ses relations avec le territoire. Je tiens donc à exprimer ma reconnaissance à l’égard des participants qui ont vraiment joué le jeu en faisant la part des choses, en sachant écouter le point de vue des autres même s’il allait à l’encontre du leur.
- Il me semble qu’on retrouve là le fruit de la méthode « Terre et Cité » qui est parvenue à faire dialoguer des acteurs qui, jusqu’à présent, étaient en opposition sur le projet d’aménagement du plateau, à faire en sorte que les points de vue se confrontent mais dans un dialogue constructif...
Clément Daix : En effet. Nous avons capitalisé sur la dynamique enclenchée il y a vingt-cinq-ans par Terre et Cité. Pour autant, nous ne pouvons pas nous en tenir là. Il importe de toucher d’autres personnes : les étudiants qui résident là comme ceux qui viennent de Paris contraints à des allers-retours quotidiens en RER…
Marion Bruère : Pour ma part, trois choses m’ont agréablement surprise. D’abord, le fait qu’autant de monde, aussi divers, parle aussi volontiers de paysage, de la manière dont ils le vivent ici sur le plateau de Saclay, avec ses aspects positifs et négatifs. Ensuite, la manière dont ils parlent du changement climatique et de la perte de la biodiversité : non plus comme d’une perspective mais comme quelque chose qu’ils vivent déjà au quotidien, dont ils perçoivent les manifestations tangibles au plan du paysage. On ne peut donc se projeter dans les paysages du futur, ceux du plateau, sans intégrer dès maintenant les effets de ce changement climatique et de la perte de biodiversité. À cet égard, l’intervention préalable de Paul Leadley était particulièrement utile : elle a permis aux étudiants d’intégrer cette double réalité dans leur manière d’envisager le futur des Terres protégées du Plateau de Saclay. Enfin, je relève la confiance exprimée par les participants à l’égard des agriculteurs. Au moment du débat mouvant, on a pu voir qu’ils n’avaient pas de crainte quant au futur agricole du plateau de Saclay, hormis le risque qui, selon certains, pourrait encore peser sur la pérennité des Terres protégées du Plateau de Saclay en arguant le fait que ce qu’une loi a instauré, une autre pour le défaire. Ce qu’ils craignent davantage, c’est le changement climatique et ce qu’il va imposer aux agriculteurs. La question se pose alors : comment maintenir la fonction alimentaire des Terres protégées ?
- C’est dire l’intérêt d’une approche paysagère qui incite a priori à appréhender concrètement le changement climatique et la perte de biodiversité, mieux que ne sauraient le faire les chiffres par lesquels on les appréhende d’ordinaire.
Marion Bruère : En effet. De manière concrète, les participants ont témoigné des espèces qu’ils ne voyaient plus ou dont ils percevaient un changement de comportement. Certains animaux s’aventurent désormais jusque dans les jardins de particuliers pour y trouver un refuge ou de la nourriture dont ils ne disposent plus dans leur milieu naturel…
Clément Daix : Le contexte critique dans lequel ont été organisés les ateliers participatifs – nous affrontons la troisième vague de chaleur depuis le mois de mai… – tombait aussi à pic, si je puis dire, pour faire entrevoir les effets du changement climatique sur nos paysages : comme on peut le constater en regardant autour de soi, ceux de notre quotidien s’en trouvent changés du jour au lendemain sinon en quelques jours.
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