Entretien avec Yoann Montenot, directeur du Design Spot
Du 9 février au 12 avril dernier, le Lumen accueillait « L’énergie du Vivant », une exposition de projets de recherche et d’innovation bioinspirés. Le directeur du Design Spot, Yoann Montenot, qui a imaginé cette exposition avec le designer Guillian Graves, revient ici sur sa genèse et sa suite. Car cette exposition pourrait se prolonger à travers une itinérance dans différents lieux emblématiques du plateau de Saclay.
- Si vous deviez, pour commencer pitcher l’exposition qui s’est tenue ici même, au Lumen ?
Yoann Montenot : Cette exposition a été conçue avec un designer expert en biomimétisme, Guillian Graves, de l’agence Big Bang Project, par ailleurs enseignant à l’Ensci les Ateliers. Elle présentait différents projets issus d’observations fines du vivant dans son rapport à l’énergie. L’objectif étant d’éclairer le grand public sur de nouvelles approches en matière d’énergie, le sensibiliser au fait que le vivant avait cumulé 3,8 milliards d’années d’expérience en R&D dans ce domaine [ sourire ] ainsi qu’aiment à le dire les experts en biomimétisme. C’est dire si nous avons beaucoup à apprendre de lui. Les nombreux exemples concrets de projets de recherche ou d’innovation présentés dans l’exposition permettent d’imaginer des solutions pour le futur, qui soient performantes, sinon optimales tant au plan de la production, que de la consommation ou de la distribution.
- Quelle solution a retenu le plus votre attention ?
Y.M. : J’en citerai deux… et même trois, à défaut de pouvoir toutes les citer ! Celles-ci sont toutes menées au sein de l’Université Paris-Saclay. La première était portée par Data4 – champion français des data centers en Europe – et la Fondation de l’Université Paris-Saclay. Elle consiste à cultiver de micro-algues par photosynthèse – un principe de base du vivant s’il en est – au moyen d’un photo-bioréacteur. Entre autres intérêts : elle exploite l’eau chaude en provenance d’un data center – un sujet d’actualité brûlante au vu de la démultiplication de ce genre d’équipement dans nos territoires – et permet de capter du CO2. L’objectif final est de produire, à partir de ces micro-algues, des molécules d’intérêt pour l’industrie pharmaceutique, la cosmétique, et d’autres domaines.
Le deuxième projet est un poumon artificiel. Nous l’avons identifié au cours de notre prospection de projets d’énergie bioinspirés. Il a été développé par Anne-Marie Haghiri avec son équipe du C2N (le Centre de neurosciences et de nanotechnologies), en observant l’architecture des alvéoles pulmonaires. En reproduisant à plus grande échelle les microstructures de ces alvéoles, elle a pu concevoir un appareil combinant le sang et l’oxygène de manière homogène – évitant ainsi que le sang ne coagule – et résoudre la problématique à laquelle se heurtait jusqu’ici le développement de poumons artificiels. La solution est en cours de valorisation, avec la concours de la SATT Paris-Saclay, sous le nom de BioArtLung, en partenariat avec l’Hôpital Marie Lannelongue – l’étude de design a été financée par la SATT Paris-Saclay. Pour l’heure, la solution a été testée sur des porcs avec des résultats probants. Si je m’attarde autant sur ce projet, c’est qu’il éclaire bien au passage le positionnement du Design Spot, son apport au développement d’une solution innovante. En l’occurrence, Design Spot travaille à designer un prototype destiné aux tests et à être présenté à des financeurs et investisseurs potentiels. Nous avons pour cela solliciter les compétences du designer Laurent Vermeglio.
- Venons-en au 3e projet…
Y.M. : C’est Bionergy, fruit d’une collaboration avec Guillian Graves lui-même. Ce projet s’inspire de l’oursin de mer pour imaginer des systèmes mécaniques permettant de transformer des mouvements en énergie. Le projet est mené en partenariat avec l’Institut de l’Énergie Soutenable (IES), un programme interdisciplinaire de l’Université Paris-Saclay ; le FabLab de l’Université et celui de CentraleSupélec, La Fabrique. C’est au vu des avancées de ce projet et de bien d’autres qu’est venue l’idée de l’exposition. Seulement, pour des raisons budgétaires et compte tenu des moyens humains dont nous disposons au sein du Design Spot, nous ne pouvions pas les présenter tous, d’autant moins que beaucoup n’étaient pas aboutis. À défaut donc de pouvoir les présenter, nous nous sommes dits que nous pouvions pour commencer mettre en avant d’autres projets existants, portés par des laboratoires de l’Université Paris-Saclay ou des entreprises. Naturellement, le nom de Guillian s’est naturellement imposé quand il s’est agi de trouver un commissaire d’exposition.
- Est-ce à dire que le projet d’exposition aura été « inspirée » par l’écosystème et ses dynamiques de recherche et d’innovation en énergies du vivant ?
Y.M. : Oui, tout à fait ! L’exposition est le fruit d’une collaboration avec des acteurs de l’écosystème comme d’autres, extérieurs, à l’image de l’Ensci les Ateliers, qui a une longue habitude de collaboration avec nous. De manière générale, faire travailler ensemble des partenaires différents – laboratoires, entreprises, etc. -, jeter des passerelles entre eux comme entre les différents services de l’Université Paris-Saclay – est une des missions du Design Spot.
- Faire du lien en vous impliquant aussi dans la conception des projets – ici, la scénographie et les supports de l’exposition…
Y.M. : En effet, la scénographie a été coconçue avec Guillian, l’agence Large Studio (pour la partie graphique) tandis que et le concours très actif de mon équipe pour s’assurer de l’harmonie de l’ensemble, en plus d’assurer la coordination avec les porteurs de projets.
- Quel accueil le public a-t-il réservé à cette exposition ?
Y.M. : Son accueil a dépassé toutes nos espérances ! Nous savions que cette exposition pouvait susciter de l’intérêt mais pas à ce point ! Les retours ont été plus que positifs. De l’ordre de 300 personnes ont participé aux visites que nous proposions. À quoi il faut ajouter le public du Lumen qui traverse nécessairement l’exposition pour se rendre aux étages supérieurs. Pour mémoire, ce sont, selon les jours de la semaine, entre 1 000 et 3 000 personnes qui passent ainsi : des étudiants aussi bien que des chercheurs, des enseignants ou de simples habitants… (365 530 pendant la durée de l’exposition exactement). Et nos contenus ont aussi rencontré un grand succès sur nos réseaux sociaux !
- Précisons à l’attention des lecteurs qui ne connaîtraient pas encore le Lumen que cette bibliothèque universitaire mutualisée est accessible à ces derniers, et que l’espace d’exposition est en accès libre… L’exposition a été démontée au moment où nous réalisons l’entretien – elle a fait place à une autre sur l’IA. Pour autant l’histoire n’est pas finie…
Y.M.: Non, en effet, car des opportunités se présentent pour en faire une exposition itinérante. Des industriels du secteur de l’énergie ont déjà manifesté un intérêt pour l’accueillir : EDF, Orano, RTE… À quoi s’est ajouté Dassault System.
- Comme on l’imagine, le contexte géopolitique actuel a contribué à susciter d’autant plus d’intérêt pour cette exposition…
Y.M. : Il est clair que ce contexte géopolitique a, si je puis le dire ainsi, joué en notre faveur, en remettant au centre des réflexions et des débats les enjeux de souveraineté énergétique. L’intérêt du vivant est de faire avec ce dont il dispose à proximité ; il n’a pas d’autre choix que d’utiliser une énergie locale et naturelle – en l’occurrence, l’énergie solaire et la biomasse. L’intérêt de l’énergie bioinspirée est de concevoir des systèmes d’approvisionnement non seulement frugaux mais territorialisés, à même de fonctionner de manière aussi autonome que possible.
- Pour être plus que stimulante, la notion de bioinspiration ne m’en inspire pas moins, si je puis dire, des réserves, dans la mesure où, me semble-t-il, elle entretient l’idée non seulement d’un vivant extérieur à nous autres humains et, donc, un certain dualisme entre humain et nature, mais encore l’idée d’un vivant qui pourrait nous être utile à nous autres humains. Une double réserve qui ne manque pas de surgir quand on se place dans la perspective du philosophe Baptiste Morizot et d’autres auteur.es qui s’emploient à repenser le rapport de l’humain au vivant non humain (voire au non vivant) dans une logique de cohabitation. Dans sa dernière publication (Tracts Gallimard, 2026), cosignée avec un juriste, Morizot milite ainsi pour faire reconnaître l’habitabilité comme « valeur protégée » (au même titre que la liberté et la dignité), en soulignant combien la survie de l’humain est suspendue au respect des liens d’interdépendances avec le vivant non humain et non à la possibilité d’instrumentaliser ce vivant non humain, fut-ce au nom d’une bioinspiration… Je vois que mes propos vous font réagir…
Y.M. : Je ne connais pas l’auteur que vous citez mais ce que vous en dites fait pleinement sens pour moi. De fait, le risque d’une approche bioinspirée est de privilégier des solutions « utiles », « efficaces » du seul point de vue des besoins des humains. Pourtant, le but n’est pas de produire toujours plus d’énergie au prétexte qu’elle serait bioinspirée. L’énergie bioinspirée incite d’abord à la frugalité. Elle est aussi une invite à prêter plus d’attention au vivant, à la manière dont il fonctionne, à prendre conscience que sa propre survie dépend de la préservation des milieux naturels. En cela, elle amène à sortir de cette vision de la nature qui en fait quelque chose d’extérieur à l’humain, qu’il nous reviendrait de protéger. L’humain en fait pleinement partie. Il ne peut prétendre s’en soustraire.
- Pour quelqu’un qui n’a pas lu Baptiste Morizot, je trouve que vous avez bien saisi le sens de sa philosophie !
Y.M. : [ Rire ].
- Qu’est-ce qui vous a prédisposé à prendre la direction d’une structure si particulière que le Design Spot, qui, à vous entendre, oblige à une « indisciplinarité » permanente !
Y.M. : Indisciplinarité ? C’est le mot ! [ Rire ]. Au Design Spot, on aime bien être indisciplinés au sens où on aime bien rompre avec les habitudes, sortir des sentiers battus, faire des pas de côté. C’est, en réalité, un trait de caractère de tout designer. Ce qui ne nous empêche pas de travailler avec des personnes d’autres horizons disciplinaires ou professionnels, ainsi que je l’ai illustré à travers les trois exemples de projets exposés dans le cadre de « L’énergie du Vivant ». C’est le propre du designer que d’être dans ce dialogue permanent.
Moi-même suis designer produit, de formation. Après un DUT de génie mécanique, j’ai intégré une école de design, en spécialisation design produit, donc. J’ai commencé à travailler dans une agence de design classique, spécialisée dans le packaging, la scénographie, le design de produit industriel à partir d’une approche pluridisciplinaire, déjà. Puis j’ai travaillé en équipe innovation au l’institut technologique Forêt Cellulose Bois-construction Ameublement (anciennement CTBA) : je travaillais, outre des designers, avec des ergonomes, des ingénieurs matériaux, des fabricants de meubles et de mobiliers, des aménageurs d’espaces intérieurs. C’est fort de cette expérience qu’en 2019, j’ai rejoint le Design Spot comme chef de projet design avant de succéder à Vincent [ Créance ], son premier directeur, quand il a fait falloir ses droits à la retraite, en 2015. C’est lui qui m’y a incité. « Tente ta chance ! » m’avait-il dit quand l’Université Paris-Saclay a lancé son offre d’emploi. J’ai proposé un projet qui l’a manifestement convaincue.
- Vous avez donc candidaté en connaissance de cause du fait que ce Design Spot était… comment dire… une bizarrerie dans le paysage du design ?
Y.M. : « Bizarrerie », c’est encore le mot ! [ Rire ]. Le Design Spot est sans équivalent en France et, à ma connaissance, dans le monde. Il parvient à faire beaucoup de choses avec une « nano équipe » comme j’aime à dire – nous ne sommes que quatre au sein d’une université qui compte 50 000 étudiants, des milliers de chercheurs et d’enseignants. Heureusement, nous pouvons travailler avec des prestataires externes talentueux comme ceux que j’ai évoqués.
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