Toutes nos publications
Mobilités

Quand VEDECOM décrypte nos mobilités

Créé le 01/07/2026

Modifié le 01/07/2026

Entretien avec Pascal Goumault (à droite) directeur de l'Institut VEDECOM, et Jaâfar Berrada (à gauche), directeur du domaine « Usages & impacts des mobilités »

Le 11 juin dernier, le domaine Usages & impacts des mobilités de l’Institut VEDECOM organisait une Journée, « La mobilité décryptée », autour de démonstrations et de tables rondes sur « les enjeux de la mobilité de demain » et « Inclusivité et mobilité, les défis qu’il reste à relever ». En voici un écho à travers un entretien à deux voix, celles de Pascal Goumault, le nouveau directeur général de l’Institut VEDECOM, et Jaâfar Berrada, directeur du domaine « Usages & impacts des mobilités ».

- Si vous deviez, pour commencer, rappeler la vocation de l’Institut VEDECOM ?

Pascal Goumault : Depuis une idée jusqu’à son industrialisation, il y a un long chemin. Tout le monde peut se faire plaisir à concevoir des véhicules innovants, au fond de son garage ; à analyser nos mobilités, à partir des données disponibles sur le net… Mais avant de parvenir à traduire une idée en quelque chose qui ait une vraie valeur ajoutée, un impact authentique sur la société, il faudra identifier des partenaires, apprendre à travailler avec eux. Accompagner les acteurs de la mobilité sur ce chemin, c’est précisément la vocation de l’Institut VEDECOM. À l’origine, quand ce dispositif a été créé, en 2014, il était orienté plutôt vers le véhicule automobile et son industrie avec notamment, parmi ses principaux partenaires, des constructeurs automobiles : les Groupes Renault et PSA Peugeot-Citroën – aujourd’hui Stellantis. Mais très vite, VEDECOM a élargi ses thématiques aux mobilités en général, en traitant aussi bien des enjeux des transports de biens, donc des poids lourds, que des usages et des besoins socioéconomiques des usagers – soit la thématique mise en avant au cours de cette journée.

- Étant entendu que les mobilités ne sont pas qu’une question de transports etd’infrastructures, ce sont aussi des usages – vous l’avez dit – et même des compétences. Est-ce d’ailleurs cela qui explique l’ouverture de l’Institut VEDECOM aux sciences humaines et sociales ?

Pascal Goumault : Oui, tout à fait. Certes, aujourd’hui encore, on aborde souvent les mobilités au prisme du véhicule particulier tant celui-ci s’est imposé comme un vecteur de modernisation, d’émancipation, de signe extérieur de réussite sociale, un enjeu esthétique aussi… Mais nous assistons depuis plusieurs années maintenant à un changement sociétal majeur qui incline à passer de l’objet prestige à l’objet utile et donc, de la technologie pure aux usages.

- Quel est le rôle du domaine « Usages & impacts des mobilités » ?

Jaâfar Berrada : Les solutions doivent être non seulement acceptées, mais encore répondre à de réels besoins de mobilité. C’est pourquoi le domaine « Usages & impacts des mobilités »  que je dirige s’intéresse à la façon dont les gens se déplacent au quotidien, en mettant l’accent sur l’humain et sur l’ensemble du système de mobilité. Nous analysons comment les pratiques actuelles et les solutions nouvelles transforment notre rapport aux déplacements. Naturellement, nous nous intéressons aussi à leurs effets sur la société, l’économie et l’environnement, soit les trois piliers de la durabilité. Pour cela, nous veillons à replacer le support de mobilité, le véhicule dans une chaîne, en considérant les facteurs en amont, les usages et les besoins, et le territoire en aval. C’est dire si nos équipes sont pluridisciplinaires : elles sont composées de chercheurs de diverses sciences humaines et sociales.

- Venons-en à une autre caractéristique de VEDECOM, à savoir accompagner la transition des mobilités en réunissant en un même lieu, votre site de Satory, des ingénieurs et techniciens de vos différents partenaires, dans des projets communs...

Pascal Goumault : En effet, une des particularités de VEDECOM est d’être aussi capable de faire travailler ensemble les collaborateurs de nos différents partenaires autour de projets.

- Comme on l’imagine, le défi pour vous est de faire travailler des personnes qui ont des cultures professionnelles ou d’entreprise différentes, des approches aussi particulières de la mobilité, entre les ingénieurs, d’une part, et les chercheurs relevant des SHS...

Pascal Goumault : En effet, et c’est précisément le défi que doit relever le domaine dirigé par Jaâfar…

Jaâfar Berrada : Effectivement. L’ingénieur aura tendance à réfléchir à l’aspect ingénierie, technologique des solutions. Certes, elles pourront être originales, mais sans trouver leur marché ou être acceptées par la société. De leur côté, nos chercheurs en sciences humaines et sociales s’intéressent davantage aux enjeux socioéconomiques, abordent de surcroît la mobilité dans un langage différent, à partir de concepts qui peuvent paraître abstraits. Donc, oui, le défi est de faire le pont entre les aspects techniques, développés par les ingénieurs, et les aspects plus sociétaux par les seconds. La collaboration entre ingénieurs, économistes, sociologues et autres disciplines est bien installée. Ce travail collectif, qui s’est construit dans le temps, fait aujourd’hui partie des pratiques naturelles de nos équipes. Nous arrivons aussi, et c’est peut-être une autre originalité de l’Institut VEDECOM, à adresser des sujets technologiques ou, de manière plus générale, des sujets d’innovation en combinant des approches disciplinaires très différentes.

- En somme, à vous entendre, l’Institut VEDECOM a su capitaliser sur son expérience de ses projets multi-partenariaux et multidisciplinaires.

Jaâfar Berrada : En effet !

- [ À Pascal Gourmault ]. Il reste que vos partenaires industriels sont possiblement concurrents, c’est notamment le cas des Groupes Renault et Stellantis... Comment arrivez-vous à les faire eux aussi travailler ensemble ?

Pascal Goumault : C’est une question que j’ai déjà été amenée à aborder  au cours de ma carrière chez Michelin, où j’ai passé près d’une vingtaine d’années. Une entreprise innovante s’il en est, jusque dans sa manière d’innover. Je me souviens d’un de ses grands patrons qui, il y a une dizaine d’années, avait déclaré qu’on avait moins à gagner à rester secrets qu’à s’ouvrir à des collaborations, des partenariats. Une phrase forte quand on sait la culture du secret, dans le domaine de l’innovation, qui avait fait la réputation de cette entreprise. Ce patron considérait qu’il fallait donc avoir l’humilité de reconnaître qu’on ne pouvait pas tout faire tout seul et qu’il ne fallait pas avoir peur de travailler avec des entreprises extérieures au secteur pneumatique, mais également avec des entreprises du secteur. Il parlait alors de « coopétition », un mot nouveau à l’époque, mais qui est devenu commun depuis !

Comme la construction même du mot le suggère, la coopétition reste une forme de compétition mais qui n’exclut pas des formes de coopération, y compris, donc, avec ses concurrents, autour des centres d’intérêt communs en matière d’innovation. De fait, des moments sont favorables à une prise de conscience collective des enjeux et des solutions innovantes à leur apporter – favorables au sens où on se situe en amont du champ proprement concurrentiel, où il y a donc encore la possibilité de faire des prototypes en commun, de travailler sur une même plateforme de démonstration quitte à en tirer des analyses et des savoir-faire spécifiques que l’entreprise pourra valoriser cette fois pour se différencier de la concurrence. Cela paraît simple, en réalité, faire travailler des entreprises dans une logique de coopétition est très compliqué : il faut savoir gérer les enjeux de propriété intellectuelle, tenir compte de la législation anti-trust – associer très en amont deux concurrents de poids, c’est prendre le risque de les favoriser au détriment des autres entreprises du secteur et de se faire sanctionner. Dans le même temps, la tendance actuelle de la compétition internationale, qui va en s’intensifiant, incite les industriels à se protéger en se recroquevillant. Nous sommes ainsi confrontés au dilemme auquel font face ces industriels : ou bien innover seul, avec le risque de passer à côté de solutions innovantes, ou bien coopérer avec des concurrents avec, cette fois, le risque de divulguer des secrets industriels ou de perdre son avance.

- On comprend au passage ce qui vous a prédisposé à prendre les rênes de VEDECOM...

Pascal Goumault : En dehors de cette acculturation à la coopétition, une autre question abordée au cours de mes dernières années passées chez Michelin m’a prédisposé à rejoindre l’Institut VEDECOM : celle de ce qui advient du produit une fois qu’il est arrivé au stade de la maturation. Il y a plusieurs années maintenant, Michelin avait annoncé que 40% de son chiffre d’affaires seraient à l’avenir réalisé hors du secteur pneumatique. Ce qui signifie que lorsqu’on arrive à un produit mûr, il faut savoir se diversifier. Or, si le véhicule léger, sur lequel on travaille actuellement, est loin d’en être un, n’empêche il est un véhicule auquel le secteur des mobilités ne s’est pas encore véritablement intéressé, en Europe du moins, c’est le véhicule lourd. Ce dont on entend parler le plus souvent, c’est du véhicule électrique léger, et si un écosystème des mobilités s’est constitué, c’est d’abord autour de lui. Qu’en est-il des poids lourds, qu’il va bien falloir aussi électrifier ? Certes, on n’est pas loin de voir prochainement des véhicules lourds électriques sur nos routes, mais quels types de véhicules, sur la base de quelle architecture ? Comment garantir des capacités de recharge ? Autant de questions qui montrent que beaucoup restent encore à faire. À l’image de Michelin, qui a pris conscience de ce que son secteur était arrivé à une certaine asymptote avec le produit pneumatique, il nous faut à notre tour anticiper la maturité des véhicules électriques légers, en nous attaquant à d’autres produits pour lesquels tout reste encore à faire. C’est précisément la nouvelle stratégie de VEDECOM que de capitaliser sur ce qu’il a appris sur le véhicule léger depuis quinze ans pour maintenant le transposer le plus rapidement possible vers de nouveaux domaines qui sont autant d’enjeux clés pour l’État français comme pour l’Europe, à savoir, donc, l’électrification des poids lourds – un enjeu que le ministre des Transports, Philippe Tabarot, a récemment mis en avant -, mais aussi le transfert des savoir-faire du civil vers le militaire ; enfin, le véhicule autonome, un autre enjeu mis cette fois en exergue par Clément Beaune, ancien ministre des Transports, à la fin du mois de mai. Que dire des robots taxi en passe d’arriver…

- On peut mesurer à vous entendre une autre vocation de l’Institut VEDECOM : aiguiller les efforts de R&D des industriels vers les enjeux stratégiques tels que définis par l’État français et l’Europe...

Pascal Goumault : Je ne formulerai pas tout à fait les choses ainsi. Il faut juste avoir à l’esprit que l’État assume son rôle en définissant des enjeux stratégiques français ou européens : après avoir incité à la décarbonation des véhicules légers, il considère désormais qu’il faut concentrer les efforts sur le transport de biens. Pour y parvenir, il faut mobiliser les industriels, les inciter à faire de la R&D dans ce domaine, en aidant à son financement à travers des dispositifs comme l’Institut VEDECOM. Mais pour que cela ait du sens, il faut encore que les industriels soient convaincus de l’intérêt de s’investir, et pour qu’ils le soient, il leur faut être sûrs qu’il y ait un engagement des pouvoirs publics dans le long terme à cofinancer les efforts de recherche et d’innovation. Or, justement, un institut comme le nôtre est un gage important de ce double engagement.

- [ À Jaâfar Berrada ]. Qu’est-ce qui vous a prédisposé vous-même dans votre cursus, vos expériences professionnelles antérieures à rejoindre l’Institut VEDECOM ?

Jaâfar Berrada : Je l’ai rejoint il y a plus de dix ans, à l’occasion d’une thèse de doctorat. J’ai décidé d’y rester, après ma soutenance, en étant notamment motivé par la possibilité d’y faire de la recherche appliquée, dont on pouvait voir l’impact concret, avec des industriels qui adressent des problématiques auxquels les ingénieurs-chercheurs répondent, de surcroît dans une logique d’innovation.

- Votre parcours est l’occasion de rappeler que les doctorants ont toute leur place dans le monde de la R&D. C’est d’ailleurs l’ambition du parcours doctoral « R&D en entreprise » qui a été mis en place dans la maison doctorale de l’Université Paris-Saclay. Qu’en est-il maintenant de l’écosystème Paris-Saclay dans lequel s’inscrit l’Institut VEDECOM ? Dans quelle mesure tirez-vous profit de sa concentration d’acteurs des mobilités tant civiles que militaires - comme ici, à Satory, où l’institut est implanté - pour déployer vos axes de recherche stratégiques ?

Pascal Gourmault : Le premier atout de cet écosystème, c’est la concentration d’établissements d’enseignement supérieur, la qualité des formations qui y sont proposées. La conception d’un véhicule autonome, pour ne prendre que cet exemple, exige en amont des expertises en maths, en développement informatique sans oublier, bien sûr, l’IA. Il faut aussi des compétences en prototypage et, donc, des incubateurs. Autant de ressources présentes dans l’écosystème. En aval, nous pouvons également nous appuyer sur des industriels, en l’occurrence les Groupes Stellantis et Renault, déjà évoqués, mais aussi des entreprises de l’industrie de la Défense… Bref, nous pouvons nous appuyer sur une chaîne de valeurs complètes. Donc, oui, l’écosystème Paris-Saclay est bien une réalité pour nous, un concentré d’ingénieurs-chercheurs ayant des capacités d’innovation reconnues mondialement ; d’industriels qui transforment les solutions innovantes en produits concrets, commercialisables ; sans oublier les usages de la population, qui adresse des besoins variés.

En plus, nous sommes sur un territoire, l’Île-de-France intéressant au regard de ses problématiques de mobilité : il est composé de zones très denses et d’autres qui le sont moins, dans les Yvelines en particulier, où nous nous trouvons. Le risque serait d’aborder les problématiques de mobilité avec un tropisme parisien et ainsi de ne développer des mobilités que pour certaines catégories de population. Être implanté ici, à proximité de territoires dont on ne peut pas dire qu’ils sont ruraux mais qui, de toute évidence, ne sont pas hyper-denses, nous permet de prendre la mesure de la diversité des pratiques de mobilité. Ce que mettent bien d’ailleurs en évidence les simulations réalisées à l’échelle de l’Île-de-France.

- À vous entendre, l’écosystème n’est pas simplement un concentré d’expertises et de compétences, c’est aussi un laboratoire à grande échelle ?

Pascal Gourmault : C’est exactement cela.

- Précisons que nous réalisons l’entretien à l’occasion de la journée « La Mobilité decryptée ». Qu’est-ce qui vous a motivé à l’organiser ?

Pascal Gourmault : Quand on pense innovation, on pense spontanément à des produits technologiques, des applications, développées à partir des sciences exactes et de l’ingénieur. Or, comme on l’a vu, l’innovation est aussi affaire d’usages. En cela, l’apport des sciences humaines et sociales est précieux. Une autre vocation de notre institut est de créer les conditions de la rencontre entre toutes les sciences concernées. Aujourd’hui, les lieux favorisant cette rencontre se comptent sur les doigts d’une main en France et VEDECOM est l’un d’eux. Cette journée en fournit une démonstration : y intervenaient aussi bien des ingénieurs que des psychologues et des économistes. Ce qui n’est pas fréquent. Faites d’ailleurs un inventaire des tables rondes sur les enjeux de mobilité, je doute que vous puissiez en trouver une avec une telle diversité dans les profils des intervenants. Ce qui illustre bien encore que nous ne sommes pas un acteur de la recherche du seul secteur de l’automobile, mais bien de la mobilité. Ce qui change tout : l’automobile oriente vers les véhicules, la mobilité renvoie vers un univers beaucoup plus large et beaucoup plus riche.

- Permettez-moi de clore cet entretien en partageant mon impression générale, à savoir l’ambiance bon enfant qui régnait au cours de cette journée. Je dis cela en songeant à ces ingénieurs-chercheurs et autres intervenants venus avec des véhicules décarbonés en forme de prototypes... Ne serait-ce pas une autre caractéristique de VEDECOM que de traiter d’enjeux majeurs, les mobilités de demain, mais sans rien perdre du plaisir de l’invention.

Pascal Gourmault : De fait, il y a besoin des deux : d’une démarche rigoureuse, scientifique ou encore cartésienne, quand il s’agit de réfléchir notamment à l’électrification des poids lourds – autant dire alors qu’il n’y a pas vraiment de place à l’amusement tant les enjeux industriels, économiques, sociétaux sont majeurs…  Mais il y a aussi besoin d’une part de plaisir. Des domaines comme ceux des véhicules légers intermédiaires, dont plusieurs prototypes ont été effectivement exposés, appellent davantage un esprit « Géo Trouvetou ». Nos ingénieurs-chercheurs ne sont pas moins passionnés que ceux qui développent des solutions dans leur garage. Tout rigoureux qu’ils peuvent être, ils aiment prendre du plaisir dans ce qu’ils font en laissant  libre cours à leur créativité. Il faut juste, à un moment donné, se préoccuper de rendre réellement service en proposant des solutions utiles, susceptibles de trouver leur marché.

Sylvain Allemand
Sylvain Allemand

Journaliste

En savoir plus sur Sylvain Allemand
Paris-Saclay 2035 : une nouvelle feuille de route ambitieuse
Tout le territoire Paris-Saclay

Paris-Saclay 2035 : une nouvelle feuille de route ambitieuse

Publié le 25 juin 2026
Des parvis tout neufs pour accueillir les futurs voyageurs de la #Ligne18
Quartier de Moulon

Des parvis tout neufs pour accueillir les futurs voyageurs de la #Ligne18

Nos équipes vous aménagent des parvis de gare "aux petits oignons" : confortables, végétalisés, et pensés pour les mobilités douces 🚲

Publié le 18 mars 2026
Vers une nouvelle liaison Plateau–Vallée à Orsay ! 
Quartier de Corbeville

Vers une nouvelle liaison Plateau–Vallée à Orsay ! 

Bonne nouvelle pour les cyclistes et les piétons : le quartier de Corbeville accueillera bientôt une nouvelle liaison Plateau-Vallée ! 🚲

Publié le 3 mars 2026
Afficher plus de contenus