Faire de Paris-Saclay un cluster scientifique et désirable
Créé le 29/10/2026
Modifié le 29/10/2026
Entretien avec Sébastien Descotes-Genon, Délégué Régional Académique à la Recherche et à l'Innovation Ile-de-France - DRARI Île-de-France
En début d’année 2026, l’État et la Région Île-de-France lançaient avec l’EPA Paris-Saclay la démarche Paris-Saclay 2035 en vue de dresser un diagnostic et formuler des recommandations pour approfondir le projet d’aménagement du plateau de Saclay. Six groupes de travail ont été mis en place pour traiter d’autant de thématiques : Développement économique ; Finances ; Logement ; Mobilités ; Paysages, nature et désirabilité ; enfin, Sciences. Nous vous proposons de revenir sur leur restitution par la voix d’un.e co-rapporteur.rice ou président.e. Chacun.e revient par la même occasion sur les circonstances qui l’ont amené(e) à assumer ce rôle et ce que l’exercice a changé dans son approche de la thématique et de l’écosystème de Paris-Saclay. Nous commençons cette série par un entretien avec Sébastien Descotes-Genon, Délégué Régional Académique à la Recherche et à l’Innovation Ile-de-France – DRARI IdF, l’un des co-rapporteurs du groupe de travail Sciences.
- Pour commencer, pouvez-vous préciser ce qui, de par vos fonctions et cursus, vous a prédisposé à être le co-rapporteur du groupe de travail de la démarche Paris-Saclay 2035, consacré au volet scientifique du cluster ?
Sébastien Descotes-Genon : Ce n’aura pas été seulement au titre de Délégué Régional Académique de la Recherche et à l’Innovation Île-de-France, puisque j’ai été nommé rapporteur peu de temps avant d’avoir pris cette fonction. Cependant, à l’époque, je finissais un mandat équivalent en Région Grand Est. Le rôle de co-rapporteur m’a été proposé par la rectrice déléguée pour l’enseignement supérieur, la recherche et l’innovation de la région académique Île-de-France, Isabelle Prat, et la Secrétaire générale aux politiques publiques [Sgapp] de la Préfecture de région Île-de-France, qui était à l’époque Marie Gautier-Melleray. Au vu des enjeux, de mon parcours et de mon poste actuel, il m’aurait été difficile de décliner la proposition. Du fait de mon cursus d’abord, que j’ai poursuivi pour l’essentiel, dans les années 1990-2000, dans ce qui est devenu l’écosystème de Paris-Saclay : ingénieur de l’École polytechnique, j’ai soutenu ma thèse à l’Université Paris-Sud ; j’ai été chercheur puis j’ai participé à la direction de laboratoires de cette même université devenue l’Université Paris-Saclay. En parallèle, j’ai été en charge de la mise en place de sa Graduate School de Physique en tant que directeur adjoint recherche.
En tant que DRARI, ensuite, je participe à la représentation du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace, en région. Nommé par le Ministre, je veille au suivi de politiques publiques autant en matière de recherche que d’innovation, en lien avec les universités, les organismes nationaux de recherche, les structures dédiées à l’innovation – pôles universitaires d’innovation, SATT, incubateurs -, les collectivités territoriales, les entreprises…. Je suis aussi à ce titre conseiller pour la recherche et l’innovation auprès de la rectrice de région académique et de la rectrice déléguée, ainsi que du préfet de région. Jusqu’à récemment j’œuvrais, comme je l’ai dit, dans le cadre de la Région Grand Est. Désormais, je le fais dans le cadre de la Région Île-de-France. Ce qui me permet d’avoir des points de comparaison très utiles entre ces deux régions et leurs environnements territoriaux en recherche et en innovation. Bref, mon cursus m’avait familiarisé avec les enjeux scientifiques, administratifs et financiers du plateau de Saclay et les profils d’acteurs sollicités dans le cadre du groupe de travail “Sciences”.
- Continuiez-vous à suivre l’actualité de Paris-Saclay depuis la Région Grand Est avant de rejoindre la DRARI Île-de-France ?
Sébastien Descotes-Genon : De fait, ne serait-ce qu’en raison du cercle de relations professionnelles et amicales que j’avais conservées sur place. Indépendamment de cela, l’écosystème Paris-Saclay constituait un point de comparaison naturel lorsque je travaillais avec les universités du Grand Est. Pour autant, il n’a pas été le seul : je partage régulièrement des informations avec les DRARI des autres régions dans le cadre des réunions qu’organise tous les deux-trois mois environ, à Paris, la Direction Générale de la Recherche et de l’Innovation de façon à nous permettre d’échanger entre nous et avec le Ministère sur nos missions et notre action régionale.
- Des points de comparaison avec d’autres régions hexagonales, donc, mais aussi des contextes européens si j’en juge par l’évocation que vous faites de l’écosystème de Munich dans le cadre de votre rapport...
Sébastien Descotes-Genon : En effet. Il se trouve que j’ai eu l’occasion de séjourner à Munich à plusieurs reprises au cours de ma carrière professionnelle, en tant que directeur de recherche CNRS. Par ailleurs, en tant que DRARI de la Région Grand Est, une partie de mon activité était dédiée à l’accompagnement de projets transfrontaliers et européens, à commencer avec l’Allemagne du fait de la proximité géographique. J’ai donc eu maintes occasions de discuter avec mes homologues des Länder sur leur politique en matière de recherche et d’innovation. Quand, avec ma collègue co-rapportrice, Amanda Silva Brun, nous avons abordé le benchmarking d’écosystèmes de recherche et d’innovation dans le rapport du GT Sciences, c’est donc tout naturellement que j’ai pris en charge l’exemple munichois, tandis qu’elle traitait des cas de la Silicon Valley et de Boston, dont elle est une spécialiste.
- Pour autant, le rapport ne s’est pas limité à un benchmarking, ou à une comparaison avec des cas étrangers. Il s’emploie à dresser un état des lieux de l’écosystème de Paris-Saclay. Avant de mettre en exergue des caractéristiques qui ont retenu particulièrement votre attention, pourriez-vous revenir sur la manière dont vous vous êtes pris pour dresser cet état des lieux ?
Sébastien Descotes-Genon : Rappelons au préalable que les contraintes étaient fortes : nous ne disposions que de trois mois ! Notre GT rassemblait près d’une quarantaine de représentants de la recherche et de l’innovation du plateau de Saclay, sous la co-présidence de Laura Chaubard, à l’époque directrice de l’École polytechnique, et de Mehran Mostafavi, vice-président recherche de l’Université Paris-Saclay. Le défi consistait à la fois d’animer ce collectif, de structurer la réflexion, d’organiser des réunions d’étape et des remontées d’informations pour finalement produire un rapport cohérent et validés par l’ensemble des acteurs. Avec Amanda, nous avons beaucoup travaillé ensemble, autant sur la méthode que sur le fond. Nous faisions des points réguliers les vendredis soirs sur l’état d’avancement de la rédaction, les prochaines étapes à organiser, les retours des co-présidents, etc. Un travail intense, mais extrêmement enrichissant !
Pour revenir à l’exemple du benchmark international, nous nous sommes, Amanda et moi, basés sur notre expérience personnelle et des informations que nous avions pu obtenir de collègues. De là quelques frustrations : nous aurions beaucoup aimer procéder à une analyse plus approfondie, prendre le temps d’interroger un certain nombre d’acteurs de ces différents écosystèmes étrangers. Si nous pouvions reprendre nos diagnostics, nous en profiterions pour les soumettre à des personnes qui vivent ces écosystèmes au quotidien, de l’intérieur.
- En revanche, vous avez pris le temps d’échanger avec des acteurs de l’écosystème de Paris-Saclay...
Sébastien Descotes-Genon : C’était essentiel ! Nous avons profité de l’expérience des participants à notre groupe de travail, d’entretiens téléphoniques ou en visio avec des acteurs supplémentaires de façon à recueillir des compléments d’information. Cependant, nous n’avons pas eu à partir de zéro pour dégager une vision globale du fonctionnement de l’écosystème de recherche et d’innovation de Paris-Saclay que nous (rapporteurs et présidents) connaissions de longue date.
- Une motivation n’aurait-elle pas tenu à l’honneur de pouvoir être co-rapporteur d’un groupe de travail traitant d’un enjeu aussi majeur qu’un écosystème de classe mondiale ?
Sébastien Descotes-Genon : Si, bien sûr. Sans compter l’opportunité d’en apprendre plus sur ses enjeux et ses acteurs. Force est de reconnaître qu’il y avait de nombreux sujets dont je n’avais pas forcément connaissance ni conscience. Par exemple, ma connaissance de Paris-Saclay était un peu plus centrée sur l’Université, un peu moins sur l’IP de Polytechnique, dont le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche n’est pas la tutelle. Je n’avais pas pris non plus la pleine mesure des évolutions qui s’étaient produites durant mes années passées dans le Grand Est, des rapprochements intervenus entre des établissements d’enseignement supérieur du plateau de Saclay, du développement de certaines start-up et de certaines thématiques de recherche et d’innovation. Bref, le groupe de travail a été l’occasion d’actualiser ma vision de l’écosystème.
- Est-ce à dire que vous avez été surpris par la rapidité des changements intervenus au cours de ces dernières années ?
Sébastien Descotes-Genon : Pour tout vous dire, je ne savais pas trop à quoi m’attendre notamment entre l’Université Paris-Saclay et l’IP de Paris… J’ai été très agréablement surpris de constater que les difficultés de communication qui ont pu exister par le passé entre ces deux pôles académiques ont été manifestement surmontées. Mieux, ces deux pôles témoignent d’un même intérêt à travailler davantage ensemble, pas nécessairement sur tous les sujets et en permanence, mais sur certaines thématiques d’intérêt commun, bien identifiées, au bon moment et de la bonne manière.. De part et d’autre de la N118, les établissements du quartier de Moulon et ceux du quartier de l’École polytechnique s’emploient à identifier les sujets sur lesquels ils peuvent collaborer efficacement. Il en résulte un climat plus serein et apaisé que ce à quoi je m’étais préparé !
- Il n’est pas jusqu’à la crainte d’être dissous dans de grandes entités qui n’ait été dissipée à en juger par les témoignages de directeurs de grandes écoles qui expliquent combien le fait de se placer sous l’ombrelle de l’Université Paris-Saclay ou de l’IP de Paris, décuple leurs moyens d’action et leur visibilité à l’international...
Sébastien Descotes-Genon : C’est important de le souligner. Ces grands pôles que sont l’Université Paris-Saclay et l’IP de Paris offrent de fait des opportunités remarquables, de même que l’inscription dans un écosystème plus large comme celui de Paris-Saclay. En témoignent d’ailleurs les nombreux projets transverses envisagés dans le GT Sciences. Et cela, ce n’est pas contradictoire avec la possibilité, pour chaque établissement, de déployer des stratégies propres, liées à ses intérêts spécifiques, son histoire. Ce que notre benchmarking démontre d’ailleurs en montrant que dans bien d’autres écosystèmes, des différences de positionnement des acteurs sont assumées sans empêcher des convergences autour de projets partenariaux ou des institutions mutualisées.
- Aussi riche que soit votre rapport, je n’ai pu m’empêcher d’être surpris par le manque de référence à la « territorialité » de l’écosystème, sa morphologie si particulière avec ses plateaux et ses vallées, dans lesquelles d’aucuns voient une entrave à la dynamique même de l’écosystème. Comment réagissez-vous à cette observation ?
Sébastien Descotes-Genon : Je la comprends d’autant plus que j’ai pu vivre cette réalité pour avoir travaillé dans des laboratoires qui étaient situés dans la vallée de Chevreuse…
- Sans oublier, dans votre cas, les marches de Lozère...
Sébastien Descotes-Genon : Effectivement ! Le relief particulier, plateaux et vallées, la RN 118 traversante peuvent rendre plus difficiles les interactions entre les équipes de recherche. Cela est d’ailleurs ressorti des discussions que nous avons pu avoir entre GT, que ce soit à mi-parcours ou lors de la restitution publique. L’impact de cette territorialité est cependant variable selon qu’on se place du point de vue de la recherche académique ou de l’innovation. Dans le cas de la première, la recherche académique, nous avons affaire à des pratiques « déterritorialisées » au sens où la recherche est internationale, ce qui relativise la nécessité d’une proximité géographique. Ce n’est pas parce que deux laboratoires sont éloignés l’un de l’autre, qu’ils collaboreront moins efficacement que deux laboratoires situés sur le même campus. Dans la recherche, la proximité thématique compte souvent davantage que la proximité géographique. Ce qui ne signifie pas, je m’empresse de le dire, que la proximité géographique est sans intérêt : un chercheur passera à côté d’opportunités de collaborations fructueuses s’il méconnaît les laboratoires de son environnement immédiat.
S’agissant maintenant de l’innovation, la proximité géographique tend à primer et je reconnais que nous n’avons pas été assez loin dans la réflexion sur l’enjeu de cette proximité dans la dynamique même de l’innovation sur le plateau de Saclay. Nous avons focalisé sur les opérateurs de transfert technologique, liés au monde académique et susceptibles de travailler avec les entreprises. S’agissant de ces dernières, nous n’avons peut-être pas été assez attentifs aux opportunités que représente le riche tissu de PME et d’ETI présentes à Paris-Saclay. Les différentes personnes que nous avons interrogées sur les enjeux de l’innovation n’ont pas ressenti le besoin d’aborder cette question. De ce point de vue, notre rapport n’a fait que refléter une réalité attestée aussi par une étude menée au sein de la DRARI sur le dispositif CIFRE, un indicateur s’il en est des relations entre entreprises et laboratoires. Il en ressort que, dans le cas de Paris-Saclay, la recherche partenariale avec de grands groupes est privilégiée, alors que les PME et ETI sont peu représentées. Pourtant, elles sont aussi éligibles à ce dispositif.
- Preuve de l’intérêt qu’il y aurait à poursuivre les réflexions et analyses amorcées par votre groupe de travail...
Sébastien Descotes-Genon : En effet. Il y aurait tout lieu à réfléchir aussi à la manière de mieux reconnaître les PME et ETI comme des actrices à part entière de l’écosystème, y compris pour leur contribution en matière de recherche et de développement.
- Rappelons encore que l’écosystème Paris-Saclay se trouve à proximité d’un des plus grands sinon le plus grand parc d’activité d’Europe : je veux parler de celui de Courtabœuf... De manière plus générale, que dites-vous à ceux qui considèrent que la promesse de plus de synergie, de plus de croisement disciplinaire peine à être tenue compte tenu d’une propension des lieux de recherche et d’innovation à restreindre leur ouverture sur l’extérieur...
Sébastien Descotes-Genon : On en vient là à cette injonction contradictoire inhérente à la recherche et l’innovation : s’ouvrir aux collaborations tout en sécurisant les laboratoires et les centres de R&D. La recherche qui se fait dans un certain nombre de laboratoires de Paris-Saclay est prometteuse, riche en applications potentielles et, donc, forcément, elle attire les convoitises. Certes, on peut toujours discuter les modalités de protection de ces connaissances mais le fait est qu’on ne peut laisser tous les laboratoires ouverts aux quatre vents. Cela étant dit, il importe aussi d’avoir des espaces de rencontres et de passages, clairement identifiés comme tels. Dans notre rapport, nous évoquons des lieux d’accueil et de conférences, ne serait-ce que pour accueillir les intervenants étrangers dans de bonnes conditions. Au-delà de cela, il y aussi la possibilité pour des chercheurs de se rencontrer en dehors de leurs lieux de recherche respectifs : un enjeu fort pour le plateau, car c’est aussi à travers ces interactions plus ou moins informelles que la recherche et l’innovation se font. À cet égard, nous sommes au milieu du gué : d’un côté, les conditions d’accessibilité et de mobilité se sont améliorées. Il n’est plus aussi compliqué de franchir la RN 118 pour rendre visite à un collègue d’un autre établissement de recherche ou d’enseignement supérieur, et la ligne 18 va améliorer considérablement la situation. D’un autre côté, du chemin reste encore à faire, si je puis dire, pour fluidifier les interactions, faire en sorte qu’elles ne nécessitent plus systématiquement une intentionnalité, une planification avec tout ce que cela peut suggérer en termes de contrainte et de frein psychologique.
Cela étant dit, il faut raison garder dans la comparaison avec d’autres campus étrangers, souvent érigés en exemple au regard des interactions informelles qui s’y produiraient. C’est vrai dans une certaine mesure – et je peux en témoigner pour avoir séjourné dans un campus anglais – mais dans une mesure seulement : les chercheurs ne se rencontrent pas aussi souvent que cela ; il ne faudrait donc pas mythifier ces campus étrangers. Cela étant dit, c’est vrai : il y a à Paris-Saclay trop peu d’endroits “centraux”, où on puisse se rendre en se disant qu’on y fera des rencontres intéressantes, que quelque chose va se passer sans qu’on sache quoi par avance. De tels lieux participent à la renommée des campus étrangers, et pourraient concourir à améliorer le cadre de vie du plateau de Saclay.
- Reconnaissons que nous venons de loin : il y a encore quelques années, et vous êtes bien placé pour le savoir, le campus même de l’École polytechnique n’était pas accessible à des personnes extérieures sauf à ce qu’elles soient autorisées à s’y rendre. Désormais, on peut le traverser d’est en ouest... Il n’est pas jusqu’au campus du CEA de Saclay qui compte des bâtiments auxquels on peut accéder sans se soumettre, comme autrefois, à un contrôle strict à l’entrée principale du site. Cela étant dit, vous m’inspirez une interrogation : le défi ne serait-il pas de trouver le juste milieu entre une recherche quantitative fondée sur des programmes, de la modélisation, à base de données et de calculateurs, etc., d’une part, et une recherche qu’on pourrait qualifier de « sérendipienne » au sens où elle ne serait pas programmée, plus qualitative en somme... Je vous vois opiner du chef...
Sébastien Descotes-Genon : Oui, bien sûr, car il est clair que ces deux formes de recherche doivent coexister. La recherche dirigée, pour laquelle des objectifs précis sont fixés, préétablis est nécessaire. Il faut continuer à la promouvoir que ce soit à travers les contrats de recherche, les appels à projets etc., car si on prétend obtenir des résultats ambitieux sur des thématiques stratégiques, il importe de s’organiser, de planifier les étapes à franchir. Mais s’en tenir à cette seule recherche, c’est s’exposer au risque d’un appauvrissement collectif, car à trop définir par avance ce qu’on veut trouver, vers où on veut aller, forcément, on passe à côté de découvertes découlant d’idées inattendues voire saugrenues en apparence. Donc, oui, il faut des moments propices à une recherche plus “accidentelle”. Je pense bien sûr à celui qu’on passe à discuter avec ses collègues autour de la fameuse machine à café, à des lieux plus informels, mais aussi à des modes de fonctionnement, des pratiques incitant au croisement des idées. Certes, cette autre facette de la recherche est probablement moins optimale, le résultat n’étant jamais garanti par avance. Certaines discussions peuvent s’avérer stériles, des pistes qui semblaient prometteuses peuvent se révéler sans issue. Mais c’est aussi de cette façon, par tâtonnements, par intuitions, que procède la recherche “de rupture”. Le propre des chercheurs, c’est aussi de passer du temps à définir une question avant d’y répondre : face à l’inconnu, on « perd » parfois du temps à se poser des questions qui, finalement, n’en valent pas la peine, avant de parvenir à formuler quelque chose de plus intéressant à creuser. Mais au vu de la qualité et de la variété des activités de recherche menées à Paris-Saclay, des compétences qui y sont concentrées et pas seulement dans les domaines de la recherche et de l’innovation – j’insiste au passage sur le rôle de la formation : des étudiants de grande valeur présents ici peuvent aussi contribuer à ce croisement des disciplines -, il serait regrettable d’opposer ces deux facettes de la recherche, qui sont plutôt à valoriser toutes deux.
- Parmi les recommandations que vous formulez dans votre rapport, il y en a une sur laquelle j’aimerais que nous nous arrêtions, à savoir l’implication des habitants y compris dans des choix d’orientation de la recherche ou de l’innovation...
Sébastien Descotes-Genon : Cela touche à un enjeu global quant au sentiment d’appartenance et qui concerne aussi bien les habitants que les « usagers », celles et ceux qui travaillent ici, y font leurs études, etc. À plusieurs reprises, dans nos échanges avec les acteurs du territoire, a été évoquée la difficulté de cerner, de définir le périmètre dans lequel on s’inscrivait quand on parle de l’écosystème de Paris-Saclay, y compris le nom même qu’il fallait lui donner. Cela est ressorti nettement de notre benchmarking : quand on compare Paris-Saclay à d’autres écosystèmes, on bute sur une difficulté : celui-ci est rarement identifié comme un seul et même écosystème. Un constat confirmé par mon expérience personnelle : lorsque je me rends à l’étranger, force m’est de constater que, selon le cas, on parle d’Orsay et de sa faculté, de l’Université, de l’IP de Paris, de tel ou tel laboratoire, de Saclay de façon générique, sans appréhender l’ensemble… Bref, on peine à nommer le territoire.
Pour en revenir plus spécifiquement aux habitants, ils éprouvent souvent une autre difficulté : comprendre ce qui se fait exactement sur leur territoire de vie, en termes de recherche ou d’innovation. Pour avoir participé à des actions sur ce territoire, force m’a été encore de constater une difficulté à faire venir ces habitants – hormis la frange de la population la plus directement concernée par la science, la recherche ou l’innovation -, ne serait-ce que pour leur faire découvrir ce qui se faisait dans divers laboratoires et centres de R&D du plateau de Saclay. Je crains qu’on n’ait pas beaucoup progresser de ce point de vue : certes, les gens n’ignorent pas que de nouveaux bâtiments ont été construits, mais quant à savoir ce qu’ils abritent…
- Je saisis l’occasion de ce que vous dîtes pour faire cet autre constat : les lieux de la recherche et de l’innovation sont, hormis les Journées du patrimoine ou la Fête de la science, peu accessibles aux publics extérieurs, pour des raisons de sécurité et de confidentialité qu’on peut comprendre. Ne pourrait-on pas cependant donner davantage à voir à l’extérieur ce qui s’y fait à travers des dispositifs d’exposition, à l’image de ces vitrines installées sur le campus d’Orsay ?
Sébastien Descotes-Genon : Cela aurait le mérite d’encourager une vision partagée de l’identité scientifique de Paris-Saclay et de donner à voir l’impact des innovations qui y sont développées. Mais nous pourrions aller plus loin en développant les lieux ayant vocation à accueillir des scolaires et le grand public, de façon à leur donner à voir la recherche en train de se faire, à leur permettre de manipuler, faire des expériences, se rapprocher et s’approprier l’activité scientifique du territoire. Étant entendu que cela pourrait contribuer aussi à susciter des vocations et à renforcer l’attractivité de formations scientifiques, un autre enjeu majeur.
- Vos propos sont l’occasion de rendre justice à ce qui se fait déjà – je pense à la MISS, aux actions de La Diagonale Paris-Saclay, à La Scène de recherche, etc.
Sébastien Descotes-Genon : En effet, rendons justice à toutes ces initiatives !
- Quelles autres recommandations souhaiteriez-vous mettre en exergue ?
Sébastien Descotes-Genon : J’en citerai deux. La première concerne la mise en place de plateformes de recherche – des lieux dotés d’équipements de haute valeur qui pourraient être utilisés conjointement par des laboratoires et des entreprises, dans une logique de mutualisation. De telles plateformes existent déjà – un exemple majeur est le Synchrotron Soleil –, mais bien d’autres pourraient être créées ou développée. Elles sont d’autant plus intéressantes qu’elles sont propices aux croisements des idées et des disciplines, au brassage des scientifiques et des industriels, et qu’elles donnent une plus grande visibilité au savoir et au savoir-faire qui sont une richesse du territoire.
La seconde recommandation porte sur la mise en place de dispositifs pour inciter les entreprises à s’adresser plus qu’elles ne le font actuellement au monde académique. Si vous m’aviez interrogé à ce sujet dix-quinze ans plus tôt, c’est davantage le monde académique que j’aurais encouragé à se rapprocher des entreprises. Mais depuis, avec l’aide de l’État et de la Région, les établissements académiques ont beaucoup travaillé sur leur offre à destination des entreprises. La problématique n’est plus la même, même s’il est toujours nécessaire de poursuivre des actions de mise en valeur de l’offre académique, comme le projet de “market place” à destination des entreprises. Cela rejoint d’ailleurs les recommandations du groupe de travail “Développement économique”.
- Vos propos sont l’occasion d’évoquer la démarche parcours doctoral « R&D en entreprise » mise en place par l’Université Paris-Saclay, avec le concours de Bernard Monnier, pour encourager les doctorants à se tourner vers l’entreprise mais aussi les entreprises à avoir davantage le réflexe de recruter des docteurs.
Sébastien Descotes-Genon : J’y suis d’autant plus sensible que je porte un intérêt particulier à la promotion du doctorat en entreprise. Ce que vous évoquez est une réponse intéressante, à combiner avec d’autres modalités, comme le dispositif Cifre, les laboratoires communs, les chaires, les Instituts Carnot, etc. C’est un grand enjeu pour notre avenir scientifique mais aussi économique !
- Pour clore cet entretien, j’aimerais revenir à la séance de restitution des travaux menés dans le cadre de Paris-Saclay 2030, qui s’est tenue au Bâtiment Henri Moissan, du Pôle Biologie – Pharmacie – Chimie de l’Université Paris-Saclay. Découvriez-vous d’ailleurs à cette occasion les rapports des autres groupes de travail ?
Sébastien Descotes-Genon : Pour une part seulement, car nous avons eu des restitutions intermédiaires entre groupes de travail, qui nous ont permis d’ailleurs d’échanger avec le groupe de travail “Développement économique” que j’évoquais à l’instant. Car comme vous pouvez vous en douter, nous avions des intérêts et des contacts en commun, en particulier sur la question de l’innovation.
- Quel a été néanmoins votre ressenti à cette restitution globale ?
Sébastien Descotes-Genon : Ce que j’ai trouvé d’intéressant et pour tout dire rassurant pour la suite, c’est de voir que sur les nombreuses thématiques abordées – outre les deux précédemment évoquées, le logement, la désirabilité du territoire, etc. –, le regard posé sur ce qui avait été fait jusqu’à présent a été à la fois critique et positif. Un long chemin a déjà été parcouru. Et comme dans tout projet d’envergure, il y a un écart entre le programme initial et sa réalisation. Selon moi, c’est un bon moment pour tirer un premier bilan, et identifier les directions à poursuivre, à infléchir ou à abandonner. Une autre chose mérite d’être soulignée : tant du côté de la Région Île-de-France que de la Préfecture de région et, donc, de l’État, il y a un réel intérêt pour continuer à soutenir le projet et poursuivre la réflexion, fût-ce selon d’autres modalités. Dans l’époque troublée que nous vivons, il me semble important que la science et l’innovation soient bien perçues comme des éléments essentiels pour l’Île-de-France, une condition même à son développement économique et urbain. Certes, elles n’en sont pas les seules composantes, mais au moins s’accorde-t-on sur le fait qu’elles ont toujours un rôle fondamental à jouer dans son développement futur, avec une spécificité bien identifiée de Paris-Saclay.
Enfin, j’aimerais mettre en exergue le fait qu’on ait pris le temps de croiser les groupes de travail: cela a permis de traiter de thématiques spécifiques tout en gardant à l’esprit leur interdépendance, les incidences que les préconisations faites par chaque groupe peuvent avoir sur les autres. Il est clair qu’on ne peut promouvoir la recherche et l’innovation sur le plateau de Saclay sans se préoccuper du cadre de vie, et, donc, des mobilités et des logements, de son attractivité vis-à-vis des entreprises…
- Sans oublier la dimension paysagère, également objet d’un rapport, et que des acteurs du plateau – aussi bien les chercheurs et les startuppers que les étudiants etc. – mettent en avant, entre l’environnement naturel, agricole et forestier, les levers et couchers de soleil, les ciels...
Sébastien Descotes-Genon : Quand on aspire à s’installer dans un lieu, que ce soit Paris, Londres, Berlin ou San Francisco, ce n’est pas seulement avec l’intention précise de pouvoir y trouver telle ou telle compétence, y travailler avec telle ou telle personne, mais aussi pour profiter de l’ambiance qui y règne, des opportunités qui ne manqueront pas de s’offrir, de l’esprit du lieu. Bref, on s’y rend et on y séjourne parce que c’est a priori un lieu intéressant en soi. C’est peut-être un des grands défis de l’écosystème de Paris-Saclay : ne pas être seulement un lieu fonctionnel pour rencontrer des collaborateurs, utiliser des équipements, suivre des cours, mais être aussi le porteur d’une promesse de rencontres, d’opportunités, de découvertes. Un champ des possibles, attrayant aux yeux des chercheurs, des étudiants, des entrepreneurs, des habitants, aussi stimulant pour la recherche que pour l’innovation.
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