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Un doctorant tout sauf droit dans ses bottes

Créé le 26/05/2026

Modifié le 26/05/2026

Rencontre avec Ati Abdoulaye Ati Mahamat, doctorant à l'Université Paris-Saclay

L’écosystème de Paris-Saclay offre décidément des opportunités de rencontres surprenantes : le 7 mai dernier, nous assistions à la restitution d’un hackathon organisé dans le cadre du parcours doctoral « R&D en entreprise », mis en place par l’Université Paris-Saclay avec le concours de Bernard Monnier. Le défi à relever : proposer, en trois jours, une solution innovante de secours en mer pour réfugiés, à l’écart de toute possibilité d’assistance. Au total, quatre équipes concouraient, composées de doctorants engagés dans des filières scientifiques, hormis quelques exceptions comme celle de Maître Ati Abdoulaye Ati Mahamat, Officier tchadien, auteur de plusieurs ouvrages… Et qui poursuit une thèse sur les enjeux de transition constitutionnelle dans des pays d’Afrique sub-saharienne. Forcément, nous avons voulu en savoir plus sur son parcours et ses motivations.

- Pour commencer, pouvez-vous rappeler les circonstances qui ont amené le spécialiste de droit constitutionnel à participer à un hackathon aux côtés de doctorants engagés, eux, dans des filières scientifiques ?

A. A. A. M. : Cet hackathon était programmé dans le cadre du parcours doctoral « R&D en entreprise » auquel je me suis inscrit et ce pour plusieurs raisons. Un doctorant se destine en principe à la recherche, dans un laboratoire. Mais il peut aussi faire carrière dans des centres de R&D. Dans un cas comme dans l’autre, il doit faire preuve d’ouverture d’esprit, consentir à se confronter à des problèmes qui peuvent être divers. Un hackathon lui offre justement l’occasion de le faire, en plus de se confronter à des doctorants d’autres disciplines, y compris très éloignées de la sienne, de partager leurs expériences respectives du travail de thèse.

- Soit, mais vous n’en releviez pas moins d’une discipline très éloignée de celles, « scientifiques », de la plupart des autres doctorants ayant participé à cet hackathon. Comment le dialogue s’est-il instauré avec eux, à commencer par les membres de votre équipe ?

A. A. A. M. : Nous autres les juristes sommes des gens multidisciplinaires et, donc, polyvalents, même si, bien sûr, nous nous spécialisons dans des domaines particuliers. Toujours est-il que le processus de création ou d’innovation ne nous est pas étranger. Notre connaissance du droit intéresse d’ailleurs directement ceux qui créent ou innovent, ne serait-ce que pour garantir juridiquement leur droit d’auteur ou de propriété. Or, dans un hackathon, il s’agit de trouver des solutions innovantes, qui, parce qu’innovantes justement, obligent à réfléchir le plus en amont sur les enjeux de brevetabilité. J’avais donc toute ma place au sein de mon équipe !

- Pouvez-vous rappeler en quoi consistait votre solution innovante ?

A. A. A. M. : Nous avons imaginé un bateau permettant à des volontaires de la Croix Rouge d’intervenir dans des zones éloignées de tout moyen d’assistance. Nous lui avons associé des drones pour permettre un diagnostic de la situation. Notre équipe a été lauréate du prix du jury, dans la catégorie « communication ». Car, il ne s’agit pas seulement de trouver une solution, encore faut-il convaincre des investisseurs potentiels de sa viabilité économique et de ses autres atouts.

- Je ne résiste pas à l’envie de vous faire réagir à l’ambiance chaleureuse qui régnait au cours de cet hackathon, entre les étudiants, le jury et les partenaires industriels et institutionnels…

A. A. A. M. : Jusqu’à y compris le personnel administratif de l’Université et sa vice-président déléguée Doctorat, Madame Sandrine Ongeri, qui s’est montrée d’une grande disponibilité. Quelle ne fut pas ma surprise quand elle m’a dit connaître mon dossier et mon directeur de thèse [ rire ]. Je vous remercie aussi de votre propre intérêt et de votre implication dans les discussions, même si je n’ai su quoi répondre à la question que vous avez posée… [ rire ].

- … Et qui vous était directement adressée. Permettez-moi de la reposer avec son préambule : le bateau que votre équipe a imaginé comporte un gouvernail, qui m’a aussitôt remis en mémoire le fait que ce mot partageait la même origine étymologique que d'autres mots qui vous intéressent au premier chef en tant que juriste du droit constitutionnel, à savoir : gouvernement, gouvernance… Dès lors, je vous demandais si l’univers maritime ne pouvait pas prodiguer des métaphores utiles au renouvellement de la pensée sur le droit en général, le droit constitutionnel en particulier ?

A. A. A. M. :  Votre question est pour moi l’occasion de rappeler que le droit est très compartimenté : il existe un droit maritime spécifique, qui n’est pas de mon domaine, d’autant qu’il relève du droit international, là où le droit constitutionnel concerne le droit interne à chaque État. Même si l’hackathon a mis en évidence l’intérêt de croiser les regards disciplinaires les plus éloignés, n’empêche, le droit se décline en différents domaines spécifiques. Certes, ils peuvent parfois se recouper comme, par exemple, le droit maritime avec celui des transports, lequel a à voir aussi avec le droit de l’assurance. Mais tous ces droits sont aussi le fruit d’histoires anciennes qui ont-elles-mêmes chacune leur spécificité.

- Revenons-en au hackathon. L’aventure s’est-elle arrêtée avec la restitution ou espérez-vous la prolonger ?

A. A. A. M. : Avec les autres membres de l’équipe, nous ne souhaitons pas nous en tenir là et, donc, poursuivre l’aventure…

- Avec l’ambition de créer une start-up ?

A. A. A. M. : Oui, tout à fait !

- Et de profiter des ressources de l’écosystème Paris-Saclay ?

A. A. A. M. : Oui ! Notre parcours doctoral nous a permis de mieux connaître cet écosystème et, comme vous le dites, d’en découvrir les ressources, notamment en matière d’accompagnement.

- Décidément, des études en droit constitutionnel mêment à tout !

A. A. A. M. : [ Rire ]…

- En attendant de connaître la suite, revenons-en maintenant à votre thèse et ce qui vous y a conduit…

A. A. A. M. : Ce qui m’y a conduit, c’est la succession des coups d’État intervenus dans plusieurs des pays d’Afrique subsaharienne. Nous n’en sortons pas, un coup d’État en appelant un autre… À travers ma thèse, je souhaite, donc, d’abord comprendre ce qui pousse à recourir à cette solution, en me plaçant dans une approche comparatiste : j’étudie les cas du Mali, du Niger, du Burkina, de la Guinée-Conakrie, de la Guinée-Bissao, du Gabon, de Madagascar sans oublier le Tchad. L’enjeu est de contribuer à trouver une alternative au recours aux forces armées.

- Précisons à ce stade de l’entretien que vous êtes vous-même officier de l’armée tchadienne…

A. A. A. M. : En effet ! Pour autant, je suis convaincu que les coups d’État ne sont pas la solution. Je crois davantage aux réformes institutionnelles et à la pédagogie. C’est tout le sens des ouvrages que j’ai publiés – j’étais déjà sous-officier – aux Éditions Salon des Belles Lettres, une maison d’édition tchadienne. Le premier, publié en 2019, portait sur La problématique de la décentralisation communale au Tchad. Je l’abordais à travers le cas de Ndjaména. Force est de constater que la décentralisation n’avait pas été réellement mise en œuvre faute d’expérimentations préalables. Résultat : loin d’avoir simplifié l’organisation territoriale du pays, la décentralisation l’a rendue plus compliquée en maintenant jusqu’à quatre niveaux de collectivités : les communes, les communautés rurales, les provinces et les départements. J’avais préconisé la suppression de deux niveaux, d’une part, la restauration d’une chambre basse, du Sénat, d’autre part. Depuis, deux niveaux ont été supprimés tandis que ce dernier a été restauré…

- Est-ce à dire que vous avez été entendu ?

A. A. A. M. : Oui… Le deuxième livre, publié en 2020, portait sur un tout autre sujet. Il avait pour titre Les problèmes des réfugiés et migrants africains : défi majeur des relations internationales. Naturellement, je parlais de ceux qui mourraient dans la mer sinon dans le désert du Sahara. J’ai plaidé en leur faveur en invitant les présidents des pays concernés, les institutions africaines et l’Onu à s’interroger sur ce qui poussaient ces personnes à vouloir ainsi migrer à leurs risques et périls. Publié en 2021, le troisième livre porte sur La pratique des élections et le mode d’exercice du contentieux électoral au Tchad. Je reviens sur l’organisation des différentes élections  : nationales – les présidentielles, les législatives, les sénatoriales – et locales, en décrivant en détail les démarches à suivre pour se porter candidat, les institutions à saisir en cas de contentieux. Trois livres que j’ai écrits pendant mes études pour peser sur les débats, contribuer à mon échelle à faire avancer les choses.

- Pourquoi n’avez-vous pas franchi le pas de l’engagement politique, au sein d’un parti ?

A. A. A. M. : Parce que je suis militaire. À ce titre, la législation tchadienne m’interdit de faire de la politique, sauf à démissionner de l’Armée. Je suis déjà reconnaissant à celle-ci de me permettre de partager mon expertise.

- Qu’est-ce qui vous a décidé à poursuivre vos études en France ?

A. A. A. M. : La France est une référence en matière de droit constitutionnel : depuis la Révolution de 1789, pas moins de seize constitutions ont été rédigées. Ajoutons la proximité de votre pays avec le mien et les autres pays qui font partie de mes cas d’études : une proximité liée à l’histoire et à la langue – nous avons la francophonie en commun. C’est ce qui m’a décidé à poursuivre des études dans votre pays. J’y suis arrivé en 2021 pour y faire, pour commencer, un master à l’Université Paris-1. Pour cela, j’ai obtenu de l’Armée une autorisation d’études.

- Que dites-vous à ceux qui vous objecteraient qu’il s’agit peut-être pour votre pays comme pour les autres de votre panel, de s’émanciper de la référence au modèle constitutionnel français ? Est-ce d’ailleurs cela qui vous conduit à être dans une approche comparatiste, interne à l’Afrique subsaharienne ?

A. A. A. M. : La référence à la France est inévitable, car tous ces pays se sont inspirés de la Constitution de la Ve République, celle de 1958. La question qui se pose, et que j’aborde dans ma thèse, est de savoir si ce modèle est encore viable, s’il ne faut pas en concevoir un autre. La réponse n’est pas simple, car, à chaque pays, son histoire propre.

- Comment observez-vous la situation actuelle de plusieurs de ces pays, situation qui a beaucoup évolué par rapport au moment où vous avez commencé votre thèse ?

A. A. A. M. : Je suis l’actualité au jour le jour, de chacun des pays de mon champ d’étude : le Mali, mais aussi le Niger, etc.

- Dans quelle mesure cela compromet-il les possibilités de faire du terrain ?

A. A. A. M. : J’ai essayé de me rendre au Mali, où la situation est devenue très critique. J’avais déposé en ce sens une demande de bourse de mobilité, mais mon université me l’a fortement déconseillé.

- Où en êtes-vous dans l’avancement de votre thèse ?

A. A. A. M. : Elle est rédigée. Je suis en attente de l’autorisation d’imprimer de mon professeur et de la constitution du jury pour la soutenir.

- Qu’est-ce qui vous a prédisposé à faire des études aussi longues ? Vos parents sinon des frères ou sœurs eux-mêmes docteurs ?

A. A. A. M. : Mes parents sont des commerçants. Ils m’ont cependant encouragé à poursuivre ces études, compte tenu du prestige qui entoure le titre de professeur, mais aussi du fait que notre pays en manque. J’ai donc voulu faire une thèse avec l’espoir d’enseigner à l’université comme maître de conférences puis comme professeur. Pour cela, j’avais continué à poursuivre des études universitaires parallèlement à ma formation au sein de l’école militaire. J’aspire maintenant à enseigner à mon tour. C’est pour moi une manière de servir l’humanité [ sourire ].

- Vos parents suivent-ils votre parcours ?

A. A. A. M. : Oui, bien sûr. Ils sont restés aux pays mais nous sommes très régulièrement en contact.

- Où aviez-vous fait vos études avant de venir en France ?

A. A. A. M. : En plus d’être diplômé de l’École Nationale de la Formation Judiciaire (ENFJ) – ce qui m’a permis d’être promu Greffier, à la Cour Suprême – et d’avoir suivi une PMS au Groupement des Écoles Militaires Interarmées (GEMIA), une autre au Groupement des Écoles de la Gendarmerie Nationale (GEGN), j’ai poursuivi deux Master II : l’un en Droit des Collectivités Territoriales Décentralisées, l’autre en Droit des Affaires et Fiscalité, à l’Université Emi Koussi.

- Emi Koussi ?

A. A. A. M. : C’est le nom d’une montagne qui suggère bien les efforts que devaient consentir les étudiants s’ils veulent décrocher leur diplôme ! Ils atteindront le savoir comme on atteint le sommet d’une montagne ! [ Rire ].

- L’université de Paris-Saclay ne se trouve, elle, que sur un plateau… Qu’est-ce qui vous a décidé à vous y inscrire ?

A. A. A. M. : L’Université Paris-Saclay figure sur un autre sommet, celui du classement international ! [ Rire ]. Pouvoir y faire sa thèse est une chance. Je remercie d’ailleurs le professeur de droit public Jean-Paul Markus d’avoir accepté de diriger la mienne. Même si les sciences exactes y dominent, les juristes n’en sont pas absents. Au contraire. Ils sont même surreprésentés au sein des sciences humaines et sociales. Ici, les étudiants étrangers sont considérés au même titre que les étudiants français, ce qui est très appréciable. J’ai par ailleurs la chance de résider dans une résidence étudiante, située à proximité de mon laboratoire de recherche et du Lumen, la bibliothèque mutualisée où j’ai plaisir à me rendre. Je tiens à en remercier le Crous de l’Académie de Versailles.

- Est-ce à dire que vous n’êtes pas confronté à des problèmes de transport ?

A. A. A. M. : Si, quand même, car je dois me rendre de temps en temps à Paris, notamment à la bibliothèque inter-universitaire CUJAS de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Matins et soirs, les bus qui mènent à la gare Massy-Palaiseau de la ligne B du RER sont bondés. Sans compter que cette ligne est régulièrement perturbée. Mais ces désagréments ne doivent pas faire oublier les aspects positifs : je m’estime chanceux de pouvoir poursuivre des études doctorales sur le plateau de Saclay, au milieu de tant d’autres doctorants de disciplines différentes et qui viennent du monde entier.

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