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Quartier de l'École polytechnique

Un horizon sans la mer, mais de belles perspectives paysagères

Le 7 décembre 2022

Fondateur de l’agence LIST, Ido Avissar dirige le groupement retenu par l’EPA Paris-Saclay pour une assistance à maîtrise d’ouvrage urbaine de secteurs du quartier de l’École polytechnique.

Fondateur de l’agence LIST, Ido Avissar dirige le groupement retenu par l’EPA Paris-Saclay pour une assistance à maîtrise d’ouvrage urbaine de secteurs du quartier de l’École polytechnique. Il précise ici ce que recouvre exactement son rôle et sa vision d’architecte urbaniste.

- Pouvez-vous pour commencer par caractériser votre agence ?

LIST est un bureau d’architecture et d’urbanisme que j’ai fondé en 2012, il y a donc dix ans, avec l’ambition, au début, de travailler sur des projets de planification de grands territoires. Petit à petit, nous en sommes venus à répondre à des concours d’architecture, à assumer des projets de construction. Même si je suis architecte de formation, ce n’était pas l’intention initiale. Mais nous trouvions intéressant de pouvoir aborder un territoire à travers cette dimension. Depuis lors, nous avons poursuivi cette double approche, par le territoire et par l’architecture. En parallèle, nous avons élargi notre rayon d’action – au début, nous intervenions principalement en Flandre, dans la partie néerlandophone de la Belgique.

- Comment en êtes-vous venus à intervenir sur le quartier de l’École polytechnique ?

Il y a une quinzaine d’années, je travaillais pour une agence d’architecture, qui participait au tout premier concours ouvert sur l’avenir du plateau de Saclay. C’était en 2006-2007, soit avant même la création de l’EPA Paris-Saclay. Notre groupement avait alors imaginé un programme bien différent de ce qui est envisagé aujourd’hui : nous projetions d’urbaniser l’ensemble du plateau, ni plus ni moins ! Cela peut faire sourire. Mais à l’époque, nous ne tranchions pas avec les autres groupements participant à ce concours. À tous, il paraissait aller de soi que l’ensemble du territoire devait être urbanisé ! Les pouvoirs publics avaient l’ambition d’y construire 100 000 logements.
Depuis lors, je n’ai cessé de suivre l’actualité du projet et ses évolutions. J’avais donc bien saisi l’ambition de créer un lieu combinant des activités de recherche, une vie étudiante et urbaine, avec du développement économique. Ce qui rendait à mes yeux le projet autrement plus intéressant. Rappelons aussi que le groupement qui a été retenu pour établir le schéma directeur à l’échelle de l’OIN était emmené par Michel Desvigne et Xaveer de Geyter : des concepteurs dont l’architecte que je suis apprécie particulièrement le travail. Participer à notre tour à l’OIN, d’une façon ou d’une autre, allait donc de soi, même si le projet n’est pas si facile d’accès…

- Au regard des transports ?

Dans tous les sens du terme ! Au sens des transports effectivement, mais aussi au sens où le projet peut paraître peu attrayant de prime abord. De fait, il s’organise autour de grands établissements universitaires implantés sur un plateau à dominante agricole. Cela ne ressemble ni tout à fait à de la ville, ni à ces campus anglo-saxons aménagés dans des écrins de verdure. Cette caractéristique du plateau de Saclay, j’avais déjà pu en prendre la mesure à l’occasion d’un travail que j’avais fait réaliser à mes étudiants de l’École nationale supérieure d’architecture de Versailles sur l’avenir du CEA à un horizon de quarante-cinquante ans. Nous avions fait le constat de la difficulté d’envisager un projet urbain dans un tel contexte.

- Du fait de la configuration géographique, avec son plateau et ses vallées ?

Oui. Par définition, un plateau est exposé aux vents. Quant aux vastes étendues agricoles, elles laissent finalement peu de place aux espaces arborés en dehors des coteaux. Tout cela concourt a priori à un paysage plutôt austère. C’est un peu comme si nous étions au bord de la mer, mais sans la mer !

- Qu’est-ce qui vous a décidé à prendre malgré tout part au projet ?

Le projet initial, tel qu’il a été défini par Michel Desvigne et Xaveer de Geyter, je le comprends et il me parle. Je me retrouve dans le parti pris de densifier la ville plutôt que de l’étendre. J’appartiens à cette génération qui n’est plus adepte d’un urbanisme d’expansion. Comme d’autres, je suis plutôt partisan de faire la ville sur la ville, de densifier, en tricotant avec l’existant, en privilégiant des réalisations aussi contextuelles que possible, même si je peux aussi admettre qu’à certains moments, l’extension d’une ville n’est pas non plus une aberration.
Je me retrouve également dans cette autre ambition de faire en sorte que le campus fasse plus que produire des diplômés et des prix Nobel, qu’il contribue au développement économique, moyennant un environnement attractif. Quitte à construire, je trouve que l’installation de grandes écoles, de laboratoires et de centres de R&D est une perspective plus intéressante que couvrir le territoire de pavillons individuels. D’autant que l’installation d’établissements d’enseignement supérieur et de recherche se traduit par de belles réalisations architecturales.
Et puis, dans sa conception même, le projet de Paris-Saclay privilégie l’intérêt collectif. En cela, il vaut la peine d’être défendu. Même si ce n’est pas dans l’air du temps de le dire, je considère que l’État a encore un rôle à jouer, que la planification à long terme peut avoir quelque chose de bénéfique. Personnellement, j’y suis attaché. Je ne crois pas qu’on gagne à renoncer à tous les principes du modernisme de l’après-guerre. L’intérêt général n’est pas un vain mot et de tous les acteurs, l’État reste encore le plus à même de l’incarner.

- D’autant que la planification n’a plus guère à voir avec celle d’un Paul Delouvrier [à l’origine notamment du Schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme de la région Île-de-France, défini en 1965]. L’État compose avec les parties prenantes du projet, à commencer par les collectivités…

De fait, l’OIN Paris-Saclay est un projet négocié.

- Venons-en au quartier de l’École polytechnique où vous intervenez. Si vous deviez en souligner les spécificités par rapport au reste de l’écosystème ?

En l’état actuel des choses, on pourrait dire qu’il y a deux entités territoriales : d’une part, à l’est, le campus de l’École polytechnique, d’autre part, à l’ouest, le quartier proprement dit. Une forme de dualité persistante, même si la greffe est en train de prendre. Voilà pour une première particularité…

- Précisons encore que vous n’intervenez pas sur une page blanche…

Où que nous intervenions, il y a toujours un existant. C’est le cas ici, à ceci près que cet existant est aussi pour une large part en cours de fabrication. Il repose en l’occurrence sur le schéma directeur défini par le groupement emmené par Desvigne et de Geyter. Nous y inscrire n’a pas été difficile. Comme je l’ai dit, ce schéma fait pleinement sens pour nous. Ce qui ne nous empêche pas de proposer des options un peu différentes. Il ne s’agit pas pour nous d’être dans une révérence systématique, pas plus que de vouloir rompre pour le plaisir de marquer notre différence. D’autant moins qu’en réalité, nos missions ne sont pas tout à fait les mêmes. Desvigne et de Geyter devaient créer un quartier ex-nihilo, à partir de la « bande centrale » appelée à accueillir les grandes écoles et centres de recherche. Nous ne sommes pas censés intervenir sur cet existant, mais dans les secteurs périphériques, entre cette bande centrale et les espaces agricoles, naturels ou forestiers, soit ce qui constitue la lisière. En cela, notre travail est plutôt complémentaire avec celui de l’équipe précédente.

« Notre travail est d’intervenir plus spécifiquement sur la partie urbanisée qui vient au contact des paysages. »

- Vous avez d’ailleurs utilisé un concept clé du schéma directeur défini par Desvigne et son groupement, à savoir la « lisière ». À vous entendre, il s’agit donc pour vous de lui donner corps ?

Telle quelle est utilisée par Michel Desvigne, la lisière participe d’un paysage qui s’incarne déjà dans un cordon planté enserrant l’ensemble du quartier. Notre travail, à nous, est d’intervenir plus spécifiquement sur la partie urbanisée qui vient au contact des paysages. En un certain sens, nous travaillons à épaissir la lisière plantée en veillant à faire transition entre elle et le cœur du quartier. Pour le dire autrement, là où Desvigne dessinait la lisière paysagère, nous, nous dessinons la lisière urbaine qui vient rencontrer ce paysage-là. Chacun des secteurs faisant face à un paysage particulier – la forêt domaniale de Palaiseau, le coteau, les champs agricoles… – appelle un traitement spécifique.

- « Nous », dites-vous. C’est le moment de rappeler que vous intervenez vous-même dans le cadre d’un groupement que vous dirigez, impliquant d’autres compétences et expertises. Un dispositif méconnu du grand public.

L’intérêt d’un tel groupement est de réunir des professionnels et expertises autour d’un projet urbain, dans un souci de cohérence, chaque entité du groupement l’abordant par une entrée différente. Tandis que, en tant qu’architecte urbaniste, je prends en charge les parties construites, l’agence de paysage OKRA traite des espaces publics – leur revêtement, la place du végétal, etc. ; le concepteur de lumière, 8’18’’, le système d’éclairage aussi bien dans ces espaces publics que sur chaque site. Un tel groupement n’a de sens que si chacun veille à travailler de concert avec les autres, sur la base d’une vision partagée, et quand bien même chacun intervient dans ses limites de prestation.

- Un mot sur le maître d’ouvrage, l’EPA Paris-Saclay. Comment caractériseriez-vous les relations entre lui et votre groupement ?

C’est une relation que je qualifierais de fusionnelle…

- De fusionnelle ?!

Oui, oui, fusionnelle, au sens où nous sommes en contact permanent, sinon réguliers. Nous avançons ensemble, en travaillant en mode ateliers, sur la base des dessins et des maquettes que nous (LIST et OKRA) réalisons en guise de support de discussion. Nous ne nous bornons pas à faire des présentations à intervalles réguliers que le maître d’ouvrage validerait tout ou partie. Non, le dialogue est plus nourri et s’inscrit dans des échanges continus. L’EPA Paris-Saclay nous sollicite pour avoir notre avis et, en sens inverse, nous le sollicitons pour connaître le sien. Ni lui, ni nous ne prétendons détenir la vérité. À travers nos explorations, nous parvenons à changer l’avis de l’établissement tout autant que ses réactions nous sont utiles pour faire évoluer notre propre vision.

- Votre témoignage va à l’encontre de l’idée qu’on peut se faire d’un projet urbain : un projet qui serait dessiné une fois pour toutes et qu’il suffirait ensuite de mettre en œuvre. Un tel projet s’inscrit en réalité dans une démarche itérative au point d’évoluer aussi en fonction des circonstances, en l’occurrence les crises sanitaire ou énergétique actuelles…

Nous avons été sélectionnés alors que nous étions déjà en pleine crise sanitaire. Nous n’avons donc pas eu à nous y adapter à proprement parler. Notre proposition la prenait déjà en considération. Cela étant dit, il n’est pas de projet urbain qui ne soit amené à évoluer au cours de sa réalisation. Les architectes-urbanistes doivent s’adapter en permanence. Et cela vaut aussi pour l’État. Le temps où il pouvait prétendre déployer un projet défini en amont est révolu. L’enjeu de nos échanges avec l’EPA Paris-Saclay est d’anticiper les évolutions, en prenant la mesure de la complexité d’un projet urbain. Une complexité accrue par la prise en compte ces dernières années de la question environnementale, de la nécessité de réduire l’empreinte carbone – de la construction, des mobilités – ou encore de préserver la biodiversité. Par le contexte politique aussi : on ne peut pas prétendre aménager un territoire en dehors des collectivités locales et des autres parties prenantes – les établissements d’enseignement supérieur et de recherche, les entreprises qui s’installent sur le plateau pour y faire de la R&D,… Sans oublier les habitants eux-mêmes. Le rôle de l’État n’en reste pas moins essentiel, ne serait-ce que pour garantir la pérennité d’un projet. En cela, ce n’est pas un acteur comme les autres. Lui seul peut porter dans la durée une ambition comme celle de construire un cluster scientifique et technologique dans le cadre du Grand Paris, avec des constructions de qualité, tout en faisant de la ville. Or, il est clair qu’un projet comme celui de Paris-Saclay s’inscrit dans la durée. C’est pourquoi, l’implication de l’État, je la conçois davantage comme un atout : elle nous permet à nous, assistance à maîtrise d’œuvre urbaine, de nous projeter en toute sérénité.

- Encore un mot sur les notions utilisées pour désigner la nature du projet en cours de construction, à commencer par celle de ville. Est-ce bien de cela qu’il s’agit ? N’avez-vous pas le sentiment que c’est une autre forme urbaine qui s’invente sur le plateau de Saclay, ne serait-ce qu’à travers ce travail sur les lisières et de la coexistence entre établissements d’enseignement supérieur et de recherche, et de lieux de vie ?

J’aurais tendance à dire que c’est bien une ville qu’on est en train de construire sur le plateau, sachant que la notion peut recouvrir une diversité de formes. Certes, Paris-Saclay ne sera jamais Paris, ni même à l’image de Palaiseau, de Massy ou d’autres communes de ce genre, reconnaissables à leur « centre ville ». Il n’y aura pas la même diversité et densité et, donc, la même urbanité. Plusieurs établissements d’enseignement supérieur ou de recherche font à eux seuls des dizaines de milliers de m2 de superficie. Difficile d’y concevoir les mêmes espaces publics. En même temps, une urbanité spécifique peut aussi procurer des aménités intéressantes aussi bien aux étudiants, chercheurs et enseignants, qu’aux habitants. Le plateau de Saclay offre en particulier des perspectives sur des paysages ouverts dont on ne bénéficie plus dans les villes-centres denses. À partir du moment où des activités diverses prennent place dans un périmètre réduit, on peut y faire des rencontres fortuites, qui font justement l’intérêt de vivre ou de travailler « en ville ». Certes, ce n’est pas encore tout à fait le cas ici (encore que), mais le degré d’urbanité du quartier de l’École polytechnique, pour ne citer que lui, ne pourra qu’aller croissant à mesure qu’on avancera dans son aménagement.

- Personnellement, je trouve qu’il y a quelque chose de l’ordre de l’archipel dans le territoire de Paris-Saclay au sens où au détour d’une rue, d’un chemin, on passe d’un espace à un autre, urbanisé, naturel, agricole ; d’un quartier à un autre, plus ou moins dense. Bref, on change rapidement d’ambiance. Rares sont les villes qui procurent une telle expérience…

C’est vrai, Paris-Saclay est un territoire particulièrement hétérogène, tant au regard de son urbanisme que de son patrimoine architectural, son mobilier urbain… Mais nombre de villes, de dimensions métropolitaines, sont, elles aussi, des juxtapositions de fragments hétéroclites, tant au plan paysager que de la forme urbaine, qui ménagent aussi des effets de surprise, des dissonances pour le pire comme pour le meilleur. Il me semble que c’est cette forme que prend le projet en cours sur le plateau de Saclay et on ne peut que s’en réjouir.

« Dans l’imaginaire collectif, Paris-Saclay paraîtra d’autant plus accessible qu'il sera vécu à son tour comme une centralité. »

- On vous imagine arpenter ce territoire, vous y rendre régulièrement ne serait-ce que pour les séances d’ateliers que vous évoquiez, avec les équipes de l’EPA Paris-Saclay et leurs partenaires. Comment vivez-vous les problématiques d’accessibilité du Plateau de Saclay ?

Je l’ai dit : ce n’est pas encore très simple de se rendre sur le plateau de Saclay. Lors du premier concours d’idées organisé en 2006-7 – le concours que j’ai évoqué – plusieurs solutions avaient été envisagées comme, par exemple, une déviation de la ligne B du RER, l’aménagement d’un bus en site propre… Déjà à l’époque, l’accessibilité du plateau apparaissait comme un défi majeur. Aujourd’hui, mêle si des améliorations notables ont été apportées, la problématique demeure. Vivement l’arrivée de la ligne 18 ! Cela étant dit, je crois que le problème n’est pas qu’une question de transport mais de masse critique.

- Pouvez-vous préciser ?

Tant que le plateau de Saclay ne sera considéré que comme une destination pour une activité précise (y assister à un cours, y travailler), la tendance persistera à vouloir en repartir pour revenir « en ville ». Mais à partir du moment où ce plateau sera doté de tout le nécessaire, les gens seront incités à y résider sinon à s’en rapprocher. Bref, nul doute que des dessertes fréquentes par la future ligne de métro, combinées à plus de lieux de vie, de commerces, de logements, etc. transformeront la perception du territoire : d’un satellite qui semble flotter dans la périphérie plus ou moins lointaine de Paris, Paris-Saclay sera bientôt vécu à son tour comme une centralité autour de laquelle graviteront d’autres polarités. Dans l’imaginaire collectif, il paraîtra d’autant plus accessible. Le temps perçu pour s’y rendre se rapprochera du temps réel.

Sylvain Allemand
Sylvain Allemand

Journaliste

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