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Aménagement & Architecture

Partition paysagère pour Satory Ouest

Le 28 novembre 2022

Paysagiste, E. Jalbert - agence In Situ - dirige le groupement en charge de la maîtrise d’œuvre urbaine du quartier de Satory Ouest. Il témoigne ici de son approche.

Paysagiste, Emmanuel Jalbert dirige le groupement retenu par l’EPA Paris-Saclay pour la maîtrise d’œuvre urbaine du quartier de Satory Ouest. Il témoigne ici de son approche. Un témoignage qui donne tout son sens au nom de son agence, In Situ.

- Si vous deviez, pour commencer, caractériser In Situ ?

Ce qui nous caractérise, c’est une propension à aborder les territoires où nous intervenons en nous nous efforçant d’être le plus sobre et économe dans les moyens mis en œuvre pour les transformer durablement et amplifier le vivant. La sobriété est un de nos maîtres mots. Nous partons de l’existant en prêtant une attention à tout ce qui est déjà là, le substrat, le sol, et l’eau, dans l’intention de créer des milieux autonomes, nécessitant peu d’entretien. Nous ne prétendons pas partir d’une page blanche, mais de milieux existants avec lesquels nous composons, en nous inscrivant dans leur évolution. Naturellement, tout cela exige de nous projeter dans la durée – une autre caractéristique de notre démarche -, en prenant en compte l’enchainement des phasages, le temps des chantiers, des événements, mais aussi le temps des saisons, et celui plus long de la lente croissance des arbres et du vivant sous toutes ses formes.

- Une démarche qui rentre en parfaite résonance avec les propos de ces auteurs – botanistes, agronomes, philosophes -, qui s’emploient à instaurer un autre rapport avec, justement, le vivant et notamment le vivant non humain, en créant les conditions d’une cohabitation avec lui…

Effectivement, nous, les humains ne sommes pas tout seuls sur terre ! Les territoires que nous habitons le sont aussi par des espèces végétales et animales auxquelles il faut faire une place. C’est pourquoi nous nous inscrivons plutôt dans une démarche de « ménagement » plutôt que d’aménagement au sens ordinaire du terme : tout ce qui est déjà là doit être non pas nécessairement conservé, mais valorisé dès lors que cela sert la dynamique de transformation du territoire. Cela inclut le sol, l’eau, mais aussi les espèces végétales et animales.

Le site dédié aux manœuvres de chars...

Des sols imperméabilisés...

Le site dédié aux manœuvres de chars...

Des sols imperméabilisés...

- Autant de considérations qui donnent décidément tout son sens au nom de votre agence : In Situ, qui suggère a priori une approche contextualisée…

Contextualisée, c’est bien le mot ! Il s’agit de réfléchir en fonction du contexte plus large dans lequel nous intervenons et certainement pas en fonction de bonnes pratiques ou de projets urbains développés sur d’autres territoires et qu’il s’agirait juste de transposer. Dans In Situ, il y a aussi l’idée de prendre le temps de s’enraciner dans les lieux où nous intervenons, en étant respectueux de leurs identité, de leurs singularités et particularités.

- Cela implique donc une proximité, une familiarité sinon une familiarisation avec lui ?

Oui, bien sûr. Nous commençons d’ailleurs toujours par arpenter en long et en large les sites sur lesquels nous intervenons de façon à nous faire notre propre opinion, indépendamment des programmes, des projets qui peuvent y être envisagés. Et cela vaut aussi pour ce plateau de Satory où nous avons procédé à plusieurs visites avec l’EPA Paris-Saclay et ses partenaires, pour embrasser ce territoire dont le moins que l’on puisse dire est qu’il est vaste et complexe.

- Le connaissiez-vous déjà ?

Oui, pour avoir fait mes études à l’École nationale supérieure du paysage de Versailles. Même si je ne m’étais rendu qu’occasionnellement sur le plateau de Satory Ouest, je savais que c’était un territoire singulier et digne d’intérêt quoique assez enclavé et méconnu. Une fois sélectionnés pour l’assistance à la maîtrise d’œuvre urbaine, nous avons pris le temps de l’arpenter, en vue d’un rapport d’étonnement – de prendre un peu de recul par rapport à tout ce qui a pu être entrepris au fil du temps, de dégager les grandes lignes de ce que nous souhaiterions y développer, proposer des orientations en tenant compte des décisions prises jusqu’à ce jour.

- De fait, vous ne partez pas d’une page blanche…

En effet, et c’est très important de le souligner : nous nous inscrivons dans un projet qui est déjà engagé, ayant déjà bénéficié des interventions des équipes qui se sont succédé : celle de Michel Desvigne et Xaveer de Geyter, celle du groupement Pranlas-Descours et de Christine Dalnoky. Une trame a été définie qu’il ne s’agit pas pour nous de remettre en cause. Elle est déjà solidement constituée et très cohérente d’autant qu’elle prend appui sur les trames historiques.
Rappelons que ce quartier de Satory Ouest faisait autrefois entièrement partie du parc de Versailles – il était réservé aux chasses du Roi. Les tracés régulateurs dessinés par Le Nôtre subsistent et ils constituent une première couche à prendre en considération. Ainsi des mails de grand gabarit prolongent les grandes allées si caractéristiques de la ville de Versailles (des allées de 30 à 60 mètres de large).
D’autres couches se sont superposées depuis dont certaines sont pour le moins étonnantes, car liées directement aux pistes d’essais et aux manœuvres militaires. J’ai été le premier surpris d’apprendre que ces dernières avaient fini par engendrer des zones naturelles exceptionnelles. À force de rouler sur le sol, les chars l’ont compacté, engendrant des aires imperméables devenues des zones humides d’une richesse incroyable au regard de la biodiversité. Naturellement, c’est un héritage que nous devons préserver et compenser en faisant en sorte qu’il trouve sa place dans le nouveau tissu urbain.
Au-delà de cela, il s’agit de voir comment raccrocher la trame du territoire à d’autres contextes, à savoir les lisière de la forêt et des très vastes parcelles appelées à rester fermées et protégées (celles occupées par des entités militaires ou de recherche), avec pour conséquence d’enclaver le territoire. Sans oublier le parc du château, tout proche et la forêt des étangs de la Bièvre. Comment établir des liens et des passerelles avec eux ? Comment créer des continuités pour éviter que le quartier de Satory Ouest ne soit pas plus enclavé qu’il ne l’est actuellement ? C’est ce à quoi nous allons avoir à réfléchir encore.

- Précisons que votre maîtrise d’œuvre porte plus particulièrement sur les espaces publics. Quelles sont les premières pistes explorées ?

Avec l’architecte urbaniste Jean-Pierre Pranlas-Descours, nous avons échangé sur l’idée que ce territoire singulier pourrait être transformé en un vaste « parc habité » : les îlots construits pouvant être généreusement plantés, dans l’esprit du dessin des bosquets du parc. Une manière parmi d’autres de tisser des liens entre le territoire de la Zac et le parc du château, de créer une continuité entre elle et le tissu urbain de la ville de Versailles. Les continuités existantes entre le tracé du parc et celui de la ville de Versailles donnent une idée de ce qu’il est possible d’inventer et de propager en prenant appui sur les tracés de l’ancien domaine de chasse.

- En faisant du quartier un « parc habité », pour reprendre une notion que vous mobilisez ?

Oui, à travers ce huitième quartier de Versailles il s’agit bien de faire la ville sans compromettre la place de la nature, mais au contraire en pleine interaction avec elle. Plus facile à dire qu’à faire… Si les gabarits et l’armature sont déjà là, il nous reste en revanche à définir ce qui se passe dans les grands mails, la grande clairière d’un parc central, les lisières, les usages que l’on souhaite y développer, la place donnée à la gestion de l’eau, la consistance et l’épaisseur que l’on souhaite donner à la végétation. Manifestement, et nous ne pouvons que nous en réjouir, nous ne sommes plus à l’heure des grands alignements monospécifiques d’arbres. Il s’agit de s’adapter aux milieux, à leur biodiversité. Nous en sommes seulement à définir des principes pour parvenir à un juste équilibre entre la rigueur du tracé classique et le « ménagement » d’une vraie place à la nature. Notre réflexion est, j’insiste, toujours en cours. Nous ne sommes pas encore en phase opérationnelle. Il est donc encore trop tôt pour vous dessiner en détail le futur du quartier de Satory Ouest.

- Je comprends, à vous entendre, que l’assistant à maîtrise d’œuvre urbaine que vous êtes n’est pas venu avec une réponse clé en main, que celle-ci se construit dans la durée avec le maître d’ouvrage et ses partenaires. Il s’agit pour vous d’appréhender le territoire, son histoire et sa complexité pour faire advenir une proposition qui, elle-même, pourra évoluer suivant les circonstances…

Bien sûr ! D’autant plus que, encore une fois, nous ne partons pas d’une page blanche. Comme le disait très judicieusement le paysagiste Michel Corajoud, développer un projet de paysage, c’est comme entrer dans une conversation en cours. Nous sommes bien dans cet état d’esprit qui consiste à appréhender toutes ces interactions. Les bases du projet d’aménagement ont été dessinées par d’autres nous ayant précédés. Nous n’avons pas d’autre prétention que de prendre le relais en apportant notre grain de sel et notre vision. Gardons aussi à l’esprit que la qualité d’un projet tient d’abord à la qualité du dialogue qu’on parvient à instaurer avec les tous les partenaires concernés : le maître d’ouvrage et les élus, donc, sans oublier les habitants et usagers et les gestionnaires. En l’occurrence, ce dialogue est en train de se mettre en place de sorte que je me garderai de dessiner ici le futur du quartier de Satory Ouest, hormis les pistes de réflexion dont je viens de vous faire état. À ce stade, nous ne pouvons que nous réjouir de nos échanges avec l’EPA Paris-Saclay et de l’implication du maire de Versailles, d’autant plus forte que la ZAC est l’un des rares quartiers de la ville où il est encore possible de construire à relativement grande échelle et de répondre aux besoins de logements. C’est dire l’attente forte que Monsieur de Mazières place dans ce projet urbain qui doit être aussi un projet de paysage. Voilà pour les principaux partenaires, sachant qu’il y en a d’autres : Versailles Grand Parc, les militaires et entreprises qui sont appelés à rester sur place, sans oublier la future gare du réseau francilien du Grand Paris, etc.

- Est-ce à dire que le paysagiste que vous êtes se doit d’abord d’être « polyglotte », autrement dit savoir pratiquer la langue de l’aménageur, la langue des élus, la langue des militaires, la langue des habitants, etc. ?

(Rire) C’est une manière de voir les choses, qui reflète bien un aspect de ce métier ! Pour autant, nous ne tenons pas des discours divergents entre nous. Nous sommes tous attachés à avancer ensemble pour dégager des solutions de compromis, entre les attentes des uns et des autres. En cela, nous nous considérons davantage comme un chef d’orchestre qui s’emploie à faire en sorte que tous les instruments puissent jouer ensemble.

- C’est l’occasion de dire un mot des différents « instruments » avec lesquels vous êtes venus dans le cadre de votre groupement. Car vous n’êtes pas seul devant les partenaires que vous venez d’évoquer ; vous vous êtes entouré d’un certain nombre de compétences et expertises…

En effet, nous ne sommes pas venus seuls, c’est un important travail d’équipe ! Pour traiter de l’eau et de sa gestion, un enjeu crucial s’il en est, à l’échelle de Satory Ouest comme du plateau, nous avons sollicité l’hydrologue Christian Piel, de l’agence Urban Water ; pour la question fondatrice du substrat, des sols fertiles nous avons fait le choix de travailler avec Sol Paysage, qui connaît bien le territoire pour intervenir déjà sur d’autres ZAC de Paris-Saclay – qui plus est, nous connaissions déjà ce bureau d’études pour avoir travaillé avec lui depuis longtemps sur les berges du Rhône à Lyon, notamment Ensemble, nous allons pouvoir réfléchir à la manière de valoriser les sols, de fertiliser des limons relativement pauvres comparés à ceux du plateau de Saclay pour développer davantage de biodiversité. À quoi s’ajoutent Setec TPI, en charge du phasage complexe du chantier et des voiries et réseau divers ; l’Agence ON, pour l’éclairage – quand bien même nous veillerons à restreindre le recours à la lumière artificielle, toujours dans ce souci de sobriété que j’évoquais au début de cet entretien – ; enfin, Urban Eco, qui nous accompagnera pour l’application de la réglementation touchant à la protection et la gestion des milieux naturels. Alors, oui, nous pouvons dire que nous sommes venus avec un bel orchestre. La partition reste à écrire…

Sylvain Allemand
Sylvain Allemand

Journaliste

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