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« Paris-Saclay forme le plus grand nombre de spécialistes de l’IA. »

Le 19 avril 2022

Arnaud Vedel (au centre sur la photo] a été nommé en 2020 préfet, coordonnateur de la Stratégie nationale pour l’IA. Le 5 avril dernier, il était présent au Brainathon programmé dans le tout nouveau IBM Lab, dédié à la recherche dans ce domaine. Il témoigne ici de son rôle et de sa perception de l’écosystème de Paris-Saclay.

- Même si l’intitulé en est clair, pourriez-vous préciser l’objet de votre fonction ?

Cette fonction de coordonnateur de la Stratégie nationale pour l’IA consiste à mettre en œuvre, avec les ministères, cette stratégie telle qu’elle a été définie suite au rapport Villani de 2018 en vue de 1) renforcer l’attractivité des talents et des investissements ; 2) diffuser l’IA et la donnée dans l’économie ; enfin, 3) promouvoir un modèle éthique de cette même IA. 1,5 milliard d’investissement ont été consacrés à cela entre 2018 et 2021, et une nouvelle tranche d’un même montant est ouverte d’ici à 2025.

- Je ne résiste pas à l’envie de relever que la promotion de l’IA passe donc aussi et peut-être d’abord par la mobilisation d’hommes et de femmes, relevant de différentes institutions…

Je pense qu’on peut et même qu’il faut aborder l’IA selon différents points de vue. Un premier que je qualifierai de philosophique : comment conférer des formes d’autonomie à des machines, via des formes « d’intelligence » peut-être pas similaires mais du moins proches de certaines fonctions cognitives accomplies par le cerveau humain ? Le deuxième point de vue est scientifique : à l’évidence, l’IA s’impose dans les sciences comme un support à de nouvelles méthodologies, un instrument de découverte et de traitement de données massives, sur fond d’automatisation des processus de modélisation. Enfin, un point de vue technologique : l’IA s’embarque de plus en plus dans des systèmes numériques ou cyber-physiques – certains reposant intégralement sur elle, d’autres intégrant des « briques » de fonctionnalités à base d’IA. En résultent des objets dotés d’autonomie, très divers, et pour l’heure aux capacités étroitement limitées. On est encore très loin de l’aptitude humaine à couvrir plusieurs champs, d’une manière transversale. L’IA et l’intelligence humaine ne me paraissent pas vraiment en compétition à ce stade. Tout porte à croire que nous sommes plutôt appelés à co-évoluer avec de plus en plus de technologies, dont les systèmes d’intelligence artificielle. Il y aura moins substitution, que complément – ou « augmentation ».

- Je ne résiste pas non plus à l’envie de pointer le fait que vous êtes préfet, une fonction qui connote s’il en est l’État. C’est bien, cette fois, l’illustration du fait que cette IA ne saurait être l’affaire des seules plateformes numériques, GAFAM et autres… Qu’elle est aussi l’affaire des pouvoirs publics et pas seulement par les investissements qu’ils consentent…

Les systèmes d’IA participent à un mouvement de recherche et d’innovation porté par de nombreux acteurs, parmi lesquels l’État, à qui revient la responsabilité de former les jeunes générations (en finançant la formation initiale) et de réguler les systèmes d’IA qui, s’ils engendrent des usages potentiellement utiles, exposent aussi à des risques nouveaux. Et puis au regard de l’importance de l’IA dans le développement économique et industriel, il revient naturellement à l’Etat de définir une stratégie et de se doter des moyens de la mettre en œuvre, dans l’intérêt du pays et de son insertion dans le système économique mondial.

- Qu’est-ce qui vous a motivé à venir au Brainathon, de surcroît pour y prendre part au premières étapes du brainstorming, en vous mêlant aux autres participants ? Est-ce ainsi que vous appréhendez votre rôle : aller au plus près des acteurs impliqués dans la promotion de cette IA ?

Il me semble que pour bien saisir les enjeux et la portée de nouvelles technologies, il faut aussi comprendre ce qui se passe dans les écosystèmes où elles sont développées et, donc, oui, aller à la rencontre des acteurs et des territoires. Dès que j’ai pris mes nouvelles fonctions de préfet coordonnateur, je me suis d’ailleurs fixé pour ambition de faire un tour de France des écosystèmes qui comptent dans notre pays, dans le domaine de l’IA. J’étais récemment à Grenoble. Auparavant, j’avais été à Toulouse et à Rennes. Bientôt, j’irai au World Artificial Intelligence Cannes Festival [14 – 16 avril 2022].

- Quel regard portez-vous sur celui de Paris-Saclay ?

C’est indéniablement celui qui concentre en un lieu unique la plus grande densité de talents et de compétences C’est une chance pour l’ensemble de l’écosystème français de l’IA…

- Mais n’est-ce pas ce que vous êtes enclin à dire à chaque écosystème que vous visitez ?

Je crois aux vertus de la courtoisie, certes, mais ce n’est pas ce qui me motive à vous dire cela : la puissance de Paris-Saclay est indéniable et peut d’ailleurs s’apprécier objectivement. Tous les indicateurs le disent : c’est à Paris-Saclay que se forme le plus grand nombre de spécialistes scientifiques à l’IA, grâce à ses établissements d’enseignement supérieur – grandes écoles et universités – de rang mondial. C’est là aussi que de grandes entreprises ont fait le choix d’installer leurs équipes de R&D, à commencer par IBM Lab, où nous réalisons l’entretien. Si, donc, Paris-Saclay présente une spécificité, c’est bien cette concentration de puissance, que ce soit en matière de recherche fondamentale et appliquée et en R&D. Cela fait d’ailleurs partie de la stratégie de l’État que d’avoir conçu Paris-Saclay comme un pôle d’excellence scientifique et technologique de rand mondial et ce, en lien avec les autres écosystèmes que j’ai évoqués.

- Qu’est-ce qui vous a prédestiné dans votre carrière à occuper ce poste ?

Il n’y a pas à proprement de prédestination mais, outre des hasards et des concours de circonstances, l’envie aussi de contribuer à ma modeste mesure à des aventures technologiques qui sont aujourd’hui des ressorts de la croissance économique. Les investissements dans l’IA représentent désormais plus de 21% du capital risque mondial. Déjà des percées scientifiques et technologiques ouvrent de nouvelles perspectives. On voit à quel point la souveraineté d’un pays mais aussi sa créativité peuvent s’exprimer au moyen de l’IA. C’est dire si c’est motivant de travailler sur ses enjeux.

Sylvain Allemand
Sylvain Allemand

Journaliste

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