Entretien avec Adem, grutier
Nous en rêvions depuis longtemps : interviewer un grutier et, si possible, dans sa cabine. À défaut d’exaucer totalement le rêve – l’entretien se fera finalement « en bas » -, nous avons pu recueillir le témoignage d’Adem, qui conduit la grue d’un chantier qui vient d’être lancé dans le quartier de l’École polytechnique.
- D’abord merci de nous consacrer de votre temps pour les besoins d’un entretien. Première question : comment êtes-vous devenu grutier ?
Adem : Je suis grutier depuis 2011-12. Auparavant, je travaillais en bas, sur le chantier, au milieu des ouvriers, comme ceux que l’on peut voir ici. Je m’occupais de maçonnerie et de coffrage. Puis j’ai eu envie de changer. C’est comme cela que je suis devenu grutier.
- Sans regret ?
Adem : Non, sans regret même si c’est moins simple que ce que je faisais jusqu’alors « en bas ». L’avantage que j’ai par rapport à d’autres grutiers, c’est que je connais bien les autres métiers de la construction, la manière dont s’organise un chantier. Je peux donc d’autant mieux facilement communiquer avec les collègues qui sont en bas ; je sais ce que chacun d’entre eux fait.
- Vous avez suivi une formation ?
Adem : Oui, bien sûr ! J’ai passé le CACES grue à tour. Un certificat qui doit être renouvelé tous les 5 ans. Il m’a fallu ensuite décrocher le titre professionnel de conducteur de grue à tour, soit 3 mois de formation environ. Au total, ma formation aura duré deux ans. Ça peut paraître beaucoup, mais on ne peut prétendre devenir grutier du jour au lendemain.
- Et, comme on l’imagine, vous n’aviez pas le vertige. Est-ce une condition d’ailleurs sine qua non pour devenir grutier ?
Adem : Il est clair que si vous avez le vertige, que vous avez peur de travailler au-dessus du vide, vous ne pourrez prétendre devenir grutier ! D’autant moins que de temps en temps, selon la météo, la présence de vent, la cabine peut se mettre à bouger un peu. Heureusement, je n’ai jamais eu le vertige. Pour autant, cela n’a pas été simple pour moi…
- Pourquoi ?
Adem : Parce que, comme je l’ai dit, j’avais l’habitude de travailler au milieu des collègues. Or voilà que maintenant je me retrouve seul, pendant des heures, sans pouvoir parler à quelqu’un. Cela étant dit, je ne passe pas tout mon temps en cabine. Sur un chantier, j’ai d’autres motifs d’occupation. Et puis, même dans la cabine, je reste quand même en contact avec mes collègues : je communique avec eux avec un Talkie Walkie en cas de nécessité ; sinon ils me guident avec des gestes de la main.
- Combien de temps pouvez-vous rester dans une cabine au cours d’une journée ?
Adem : En règle générale, je commence à huit heures du matin et reste en cabine jusqu’à midi. Je redescend le temps de ma pause déjeuner. Il m’arrrive cependant de rester en haut même durant cette pause – je saute le repas histoire de ne pas prendre trop de poids ! Puis je reprends ensuite jusqu’à 17 h. Soit au total huit heures par jour – quatre le matin, donc, et autant l’après-midi. En cas de besoin, je peux rester un peu plus longtemps sur le chantier.
- J’ai vu que vous étiez descendue par l’échelle plutôt que par l’ascenseur….
Adem : Oui, car c’est plus rapide. J’utilise l’ascenseur plutôt pour monter. Pour des raisons de sécurité, on le fait redescendre systématiquement. Pour l’utiliser en descente, il me faut donc l’activité. Le temps qu’il remonte, j’ai plus vite fait de descendre. Pour information, un tel ascenseur est obligatoire dans les grues de plus de 30 m. Celle-ci en fait plus de 40.
- Je renonce donc définitivement à faire l’entretien dans la cabine et m’en remets à vous pour décrire les sensations qu’on peut ressentir. Que ressentez-vous ? Ou en avez-vous l’habitude au point d’y être devenu indifférent ?
Adem : Cette grue offre un point de vue exceptionnel. On peut voir très loin, à l’échelle de la Région d’Île-de-France !
- Pendant combien de temps serez-vous sur ce chantier ?
Adem : Encore cinq-six mois…
- Ce qui me laisse du temps pour vaincre mon vertige et faire un second entretien dans votre cabine…
Adem : Sauf que pour savoir si vous avez vaincu votre vertige, il faudrait commencer par monter une fois…
A lire aussi l’entretien avec Marco Cortes, chef de chantier – pour y accéder, cliquer ici.
Journaliste
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