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Entrepreneuriat innovant

Former au New Space : le nouveau défi de l’ESTACA

Le 18 juillet 2023

Entretien avec Thomas Garnier, co-responsable de la filière spatiale de l’ESTACA.

Ancien élève de l’ESTACA (École Supérieure des Techniques Aérospatiales et de Construction Automobile), Thomas Garnier a contribué à la refonte de la filière spatiale de cette école d’ingénieurs en mettant à profit son inscription dans l’écosystème de Paris-Saclay, mais aussi sa propre expérience de l’entrepreneuriat innovant. Par ailleurs ingénieur de recherche au Latmos, il a pris part à la mise en place de masters en partenariat avec l’Université Paris-Saclay et CentraleSupélec. À ses yeux, la formation représente un enjeu d’autant plus majeur que le New Space se traduit déjà par l’émergence de nouveaux métiers.

- Pour commencer, pouvez-vous présenter l’ESTACA et son positionnement dans la filière spatiale ?

TG : L’ESTACA est une école d’ingénieurs spécialisée dans l’ingénierie des transports – elle en couvre l’ensemble des cinq filières : l’automobile, l’aéronautique, le naval, le ferroviaire, enfin, le spatial. En France, l’ESTACA figure parmi les plus anciennes écoles d’ingénieurs spatiaux ; elle en forme depuis maintenant une trentaine d’années. C’est en outre l’école qui fournit la plus importante volumétrie d’heures de spécialisation en ingénierie spatiale dans un cursus d’élève-ingénieur. Ce qui explique que nos diplômés trouvent facilement un emploi chez les industriels du spatial, où ils sont appréciés pour leur connaissance « pratique ».

- Comment, forte de son expertise du spatial, l’ESTACA a-t-elle négocié le « tournant » du New Space ?

TG : Reconnaissons que, hormis un Elon Musk ou un Jeff Bezos, les acteurs classiques de la filière spatiale, nous compris, ont tardé à tirer les conséquences de ce tournant amorcé dans les années 2000. Dans le domaine du spatial, nos formations étaient centrées sur l’ingénierie des lanceurs et des plateformes de gros satellites. Or force a été de constater qu’elles ne répondaient plus qu’à une partie des besoins du marché ; la position dominante qu’occupait Ariane Group, un de nos partenaires stratégiques avec le CNES, s’en est trouvée remise en cause. En parallèle, nous assistions à l’émergence de nouveaux métiers.
En réponse à ce nouveau contexte, nous avons entrepris une réforme des trois années de formation de notre filière spatiale. Pour ce faire, nous avons préalablement pris le temps de sonder plusieurs catégories de personnes : nos partenaires industriels et des experts en formation mais aussi nos jeunes alumni – ceux sortis il y a moins de cinq ans – sans oublier nos étudiants, de façon à ce qu’ils nous aident à identifier les éventuels décalages entre la formation qu’ils suivaient à l’ESTACA et ce qui leur était demandé au cours de leurs stages. De manière significative, les résultats de nos différents sondages convergeaient quant à ce qu’il fallait privilégier en termes de lignes directrices, de thématiques et d’options pour adapter notre filière aux nouveaux besoins du marché, préparer nos étudiants aux nouveaux métiers en émergence, ceux du New Space, donc, mais aussi du Next Space appelé à s’imposer dans les trente prochaines années.

- Quels sont les principaux changements introduits dans votre filière de formation ?

TG : Une première décision a été de passer plus de la moitié des cours en anglais, la dernière année de l’ESTACA se déroulant quasi-intégralement dans cette langue.
Plusieurs nouveaux cours ont été introduits sous forme d’options que les élèves choisissent dans le cadre d’un parcours, à l’image de ce qui se fait dans les universités américaines. Deux catégories d’options sont distinguées au cours de la dernière année d’étude : les majeures et les mineures. Les premières portent sur les « satellites avancés » – elles traitent notamment de leur miniaturisation, de la performance instrumentale embarquée – et les « lanceurs avancés » – on y aborde les nouveaux types de lanceurs qui se déploient en Europe et dans le monde ; la manière de les réutiliser tout ou partie, soit l’enjeu des propulseurs en impression de métal 3D. Autant de thématiques dont nos enseignements ne traitaient pas jusqu’alors.
Les options mineures, « Space Exploration » et « Human Spaceflight », traitent, elles, des thématiques suivantes : l’exploration spatiale et la robotique ; le vol habité, sous tous ses aspects : le tourisme spatial, le transport spatial suborbital, le vol habité des astronautes d’agence, civils ou commerciaux. Autant d’aspects qui impliquent pour de nombreux métiers de mieux appréhender le corps humain évoluant dans l’espace. Nous y préparons nos élèves en développant l’étude des « analogues terrestres », soit les environnements extrêmes aussi bien sportifs, militaires que médicaux qui permettent de simuler sur terre l’expérience vécue dans l’espace. À quoi s’ajoute encore l’option « Défense et espace », proposée en français et réservée aux élèves de nationalité française, qui viser à former nos élèves non pas tant à la militarisation de l’espace qu’à l’importance de la donnée Spatiale (Observation et Telecom) dans le monde de la Défense, à l’émergence de la cybersécurité appliquée à la défense spatiale, avec des enjeux d’articulation des organes de défense spatiaux et terrestres.
Last but not least, nous avons par ailleurs introduit des cours pratiques sur des logiciels techniques directement issus de l’industrie spatiale – jusqu’ici, nos élèves travaillaient sur des logiciels génériques de programmation, simulation, ou de conception assistée par ordinateur. Ces logiciels sur lesquels nous formons actuellement nos ingénieurs spatiaux sont aussi utilisés dans d’autres industries comme l’aéronautique ou l’automobile. Désormais, ils disposent de plusieurs logiciels techniques spécifiques – pour de la trajectoire lanceur, de la gestion de constellation de satellites ou encore de l’ingénierie système satellite pour les avant projets -, en vue d’applicatifs réalisés avec des intervenants industriels qui utilisent ces logiciels. Autrement dit, nous évitons de former nos élèves à des outils propriétaires qu’ils ne pourraient pas acquérir pour les besoins de leurs projets futurs une fois en poste dans leurs entreprises.

- Une des caractéristiques du New Space est justement d’être porté par des entrepreneurs innovants et startuppers Votre nouveau cursus prévoit-il de les former à l’entrepreneuriat innovant ?

TG : Nos étudiants, de quelque filière qu’ils soient, ont déjà la possibilité de mener un projet entrepreneurial, celui-ci pouvant même, sous certaines conditions, l’être dans le cadre du projet d’étude académique. Selon les années, cinq à dix étudiants par promotion font ce choix, soit de l’ordre d’une cinquantaine sur les quelques 400 qu’en compte l’école. Avec mon collègue en charge de l’entrepreneuriat à l’ESTACA, j’accompagne ceux ayant trait au spatial en faisant profiter de ma propre expérience d’entrepreneur.

- En quoi a-t-elle consisté ?

AG : Après mon diplôme de l’ESTACA et un master en planétologie de l’Université Paris-Saclay, j’ai eu l’opportunité de faire de l’intrapreneuriat au point de me décider à suivre le master en entrepreneuriat de CentraleSupélec et l’Essec. Suite à quoi j’ai eu l’opportunité durant plusieurs années de monter deux start-up sur des produits techniques – un logiciel de données médicales en ligne, puis un réseau de micro-data centers géographiquement distribués permettant de faire du calcul intensif. Actuellement, je suis ingénieur de recherche au Latmos, le laboratoire de planétologie de l’Université de Versailles-Saint-Quentin (UVSQ). Si je tiens à l’évoquer, c’est parce que je trouve que les laboratoires de recherche sont des endroits pas si éloignés de l’univers des start-up : on y jouit de beaucoup plus de liberté qu’on ne le pense. D’ailleurs, je n’hésite pas à recommander à des étudiants qui veulent acquérir de l’expérience en début de carrière d’aller faire un tour en laboratoire, même en stage.
Pour en revenir à l’entrepreneuriat innovant, nos élèves ont bien sûr la possibilité de réaliser, en sortant de l’ESTACA, un master en entrepreneuriat (parfois en double diplôme en dernière année) comme celui que j’ai fait à l’ESSEC-CentraleSupelec, ou encore le nouveau master of Science and Technology (MSc&T Space Business Stretegy) monté également par CentraleSupelec sur les stratégies de croissance et de développement Business dans l’industrie Spatiale.
Ces doubles formations, parfois en double-diplôme et parfois après la sortie de l’école, correspondent à une vraie attente de nos élèves. Dans les sondages effectués auprès d’eux et de nos alumni, nous leur avions posé la question de savoir s’ils souhaitaient avoir une expérience au sein d’une start-up, y compris comme salarié : plus de 50% avaient répondu par l’affirmative. Une réponse massive que nous avons interprétée comme une aspiration de leur part à plus d’agilité. En complément à cette évolution, nous avons, au sein de l’ESTACA, constitué une base de données relative à l’ensemble des acteurs de la filière spatiale. Cette base de données est ouverte à tous, hors ESTACA, gratuitement et nous souhaitons qu’elle puisse être utilisée par tous les étudiants et jeunes professionnels du spatial en recherche de stage ou d’emploi. On y recense de l’ordre de 800 sociétés dont des start-up aux côtés de grands groupes et de laboratoires.

- L’ESTACA est inscrite dans l’écosystème Paris-Saclay. Dans quelle mesure cela sert ses ambitions dans la formation au spatial, au New Space ?

TG : Si l’ESTACA n’est membre fondateur d’aucun des deux pôles académiques de Paris-Saclay – l’Université Paris-Saclay et l’Institut Polytechnique de Paris – elle s’inscrit pleinement dans cet écosystème, interagissant avec d’autres établissements d’enseignement supérieur comme je l’ai d’ailleurs illustré à travers les masters en double diplôme.
À un titre plus personnel, je m’inscris moi aussi dans cet écosystème en portant d’autres formations au sein de l’Université Paris-Saclay, dont le master 2 New Space que j’ai lancé il y a deux ans, avec mon collègue Philippe Keckhut, ancien directeur du Latmos et désormais vice-président Recherche de l’UVSQ. Je porte également le tout nouveau projet de master Space Business Strategy à CentraleSupélec. Deux masters que les élèves de l’ESTACA peuvent également suivre en double diplôme. Nous avons par ailleurs répondu avec nos partenaires franciliens à l’appel à manifestation d’intérêt (AMI) « Compétences et métiers d’avenir » en proposant, en partenariat avec l’Université Paris-Saclay, une plateforme de recherche autour des drones aéros et spatiaux.
Autant le reconnaître, créer des formations sur les métiers de demain qui, par définition, n’embauchent pas encore, ce n’est pas simple. Nous faisons cependant notre possible pour combler les manques en proposant déjà des formations aux métiers qui conditionneront la possibilité de continuer à envoyer des satellites dans l’espace dans le futur proche, comme ces métiers de la protection et de lutte contre la pollution spatiale, induite par la multiplication de débris de satellites.

- Qu’est-ce qui vous a prédisposé à vous investir ainsi dans la formation spatiale ?

TG : Pour être resté en contact avec des alumni de l’ESTACA, j’ai pu découvrir des métiers dont je ne soupçonnais pas l’existence. Aussi, quand mon ancienne école m’a sollicité pour co-piloter la réforme de sa filière spatiale, j’étais tout naturellement partant car j’y ai vu l’opportunité de mieux répondre aux nouvelles attentes du marché, d’aujourd’hui et des vingt à trente années à venir. Une première étape avant de s’attaquer aux métiers qui ne manqueront pas d’émerger plus tard.
Jusqu’alors, je ne donnais que quelques heures de cours, en marge de mes activités de recherche ou d’entrepreneuriat. Au fil du temps, ce volet formation a pris de plus en plus de place dans mon agenda. En plus de mon implication au sein de l’ESTACA, j’enseigne dans le cadre des masters que j’ai mis en place. Certes, cela commence à faire beaucoup, mais cette montée en charge de l’offre de formation dans le spatial ne fait que refléter le boom du marché de l’emploi lié à l’émergence du New Space. Je suis heureux de pouvoir y contribuer ainsi, à défaut de monter ma propre start-up.

Publié dans :

Sylvain Allemand
Sylvain Allemand

Journaliste

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