Toutes nos publications
Science & Culture

Une scène au service du dialogue arts et sciences

Le 19 septembre 2023

Rencontre avec Ulysse Baratin, directeur de la Scène de Recherche de l'ENS Paris-Saclay

Ancien programmateur du Théâtre La Reine Blanche, Ulysse Baratin dirige depuis septembre 2022 la Scène de Recherche de l’ENS Paris-Saclay. Il nous expose ici ses ambitions pour faire de ce lieu pas comme les autres un vecteur de rapprochement entre chercheurs, étudiants, artistes, mais aussi habitants au sein du campus urbain de Paris-Saclay.

- Si vous deviez pour commencer caractériser la Scène de Recherche ?

UB : La Scène de Recherche est un théâtre professionnel dédié au croisement des arts vivants et des disciplines scientifiques enseignées sur le campus de Paris-Saclay. Trois missions précises lui ont été confiées : accueillir des artistes dans le cadre de résidences au cours desquelles sont prévues des rencontres avec des enseignants-chercheurs et des étudiants ; former dans le cadre d’une année en recherche-création ou de l’éducation artistique et culturelle – une mission qui s’adresse aussi bien aux étudiants de l’Université Paris-Saclay qu’aux élèves d’écoles primaires, collégiens et lycéens. Enfin, diffuser à travers des propositions de pièces, des spectacles programmés au cours d’une saison courant de septembre à juin. Trois missions, donc, qui font finalement de la Scène de Recherche bien plus qu’un lieu de croisement des arts et des sciences : un lieu contribuant, j’ose le mot, à la santé psychique des étudiants, par les possibilités qu’il offre de se confronter à d’autres visions du monde.

- Un mot sur ce territoire dans lequel elle s’inscrit, le plateau de Saclay…

UB : On ne le souligne pas assez, ce territoire s’apparente à une mosaïque socioculturelle, a fortiori si on se projette à l’échelle du département de l’Essonne comme nous en avons l’intention. C’est aussi un territoire en pleine mutation. L’enjeu est donc d’en donner des clés de compréhension en faisant de la Scène de Recherche un lieu de débats. J’irai plus loin en parlant de celle-ci comme d’une instance de réflexivité. Il importait aussi d’offrir une porte d’entrée dans l’Université Paris-Saclay qui a vu officiellement le jour en novembre 2019, mais sans qu’on en ait forcément de vision d’ensemble. Et pour cause, cette université est composée de divers établissements répartis sur plusieurs communautés d’agglomération – Paris-Saclay, Saint-Quentin-en-Yvelines et Versailles Grand Parc – et départements – Essonne et Yvelines. Or, il n’y a rien de tel qu’un théâtre pour offrir une porte d’entrée, en l’occurrence ici, sur une université et son territoire. Et ce, dans l’intérêt des artistes que nous accueillons tout au long de l’année, et qui, comme je l’ai dit, sont censés entrer en dialogue avec les habitants du territoire – de Gif-sur-Yvette, d’Orsay, de Palaiseau, de Massy et de toutes les autres communes qui en font partie.

- À vous entendre, c’est un lieu dont les missions ont été clairement définies, mais qui n’en est pas moins appelé à évoluer au gré des opportunités du territoire et de ses mutations…

UB : Absolument ! Rappelons que la Scène de Recherche est d’une création récente. Moi-même n’y suis arrivé qu’en septembre dernier [2022]. Naturellement, j’ai été recruté sur la base d’un projet de direction. Mais en manifestant aussi la volonté de travailler avec le territoire et, donc, en me gardant d’y venir avec une programmation culturelle prédéfinie, héliportée depuis Paris avec son énième festival, qui aurait déjà fait ses preuves. Je souhaitais en toute modestie, en élaborer une en fonction du contexte, en commençant par faire un état des lieux, par identifier les personnes ayant déjà une longue expérience dans les équipements culturels et avec lesquelles nous pourrions travailler. C’est ainsi que nous nous sommes tout naturellement rapprochés des associations et institutions présentes sur le territoire, pour voir comme nous pouvions leur être utile. À tous mes interlocuteurs et interlocutrices, j’ai tenu à dire que nous étions disposés à nous inscrire dans une logique partenariale.

- Avec quels résultats ?

UB : Très vite, nous nous sommes retrouvés à travailler avec des personnes et des institutions très hétérogènes : Animakt et son festival d’art et de cirque de rue « Les beaux jours » ; la biennale Curiositas, organisée par la Diagonale Paris-Saclay ; Essonne Danse, un réseau qui depuis plus de vingt ans fédère les institutions dédiées à cet art – nous en faisons désormais partie, ce dont nous sommes très heureux – ; le festival Vo-Vf qui se propose de mettre en avant les traducteurs, et auquel nous nous sommes associé avec le département d’anglais de l’ENS Paris-Saclay ; la biennale Némo, organisée à l’échelle de la région Île-de-France et à laquelle nous allons participé dès la saison prochaine, avec l’historienne des sciences et metteure en scène Frédérique Aït-Taouti [à laquelle on doit des conférences-performances avec le regretté Bruno Latour, sociologue, en vue de nourrir la réflexion sur le renouvellement de nos représentations du monde terrestre dans le contexte de l’anthropocène].

- On mesure à quel point la Scène de Recherche est un dispositif singulier dans le vaste paysage des arts, de la culture et de la recherche. Dans quelle mesure revendiquez-vous néanmoins une filiation avec d’autres institutions dédiées au dialogue arts - sciences ? Autrement dit, tout en avançant chemin faisant, avez-vous des références précises en tête ?

UB : Force est encore de constater que ce champ des arts et sciences est encore très embryonnaire. Certes, cela fait des années qu’on en parle et qu’on s’emploie à promouvoir un dialogue entre eux, mais sans être parvenu, ce me semble, à une structuration aussi poussée que celle à laquelle nous aspirions, sinon, peut-être, au Théâtre de la Reine Blanche, que je connais bien pour en avoir été le programmateur – et encore, ce théâtre n’est pas inséré autant que nous l’aurions souhaité dans le réseau académique. On peut aussi citer la scène nationale de l’Hexagone située à Meylan, près de Grenoble, avec lequel nous nous sentons beaucoup d’affinités ; La Grange, le théâtre universitaire de Lausanne avec lequel nous allons amplifier nos collaborations. Je pense également au Studio-Théâtre de Vitry, en recherche création, et au TU-Nantes, un théâtre universitaire qui a vocation à travailler étroitement avec les étudiants, à travers notamment son festival multidisciplinaire IDEAL que je trouve inspirant.

- Autant d’institutions qu’on imagine être à l’image de ce qu’elles ont vocation à promouvoir, à savoir la création au croisement des arts et des sciences, et, donc, dans un questionnement permanent sur ce qu’elles devraient être…

UB : De fait, toutes sont engagées dans une réflexion, un déchiffrage qui n’est pas prêt de se terminer. Pour ma part, je veille cependant à ne pas m’égarer dans des considérations par trop conceptuelles. Le croisement arts et sciences et la recherche-création peuvent très vite faire penser au sucre au fond du café : plus on les cherche, moins on les trouve ! La Scène de Recherche – et cela vaut pour les autres institutions que j’ai citées – est une structure qu’il faut faire fonctionner au quotidien. Notre équipe a aussi des questions très concrètes à traiter ! Il nous faut, par exemple, accueillir du public dans le respect des règles de sécurité.
En outre, la recherche-action et le dialogue arts et sciences sont à mon sens deux champs distincts. Ils peuvent se croiser, mais ne sont pas de même nature. La recherche-action que poursuivent des artistes est un travail sans fin qui n’a pas de finalité productive ; il peut innerver une démarche scientifique, agir en retour sur la création, mais sans réelle certitude. Quant au croisement arts et sciences, il vise à faire dialoguer des chercheurs et des artistes sur des thématiques et des disciplines précises en escomptant des effets positifs pour les scientifiques – ce qu’on appelle la « catalyse profane », c’est-à-dire un effet de recul sur leur activité de recherche, mais aussi sur leur manière de chercher grâce aux échanges avec des artistes enclins à leur poser des questions candides ou qui tranchent à tout le moins avec celles que leurs posent habituellement leurs collègues. En sens inverse, pour les artistes, la confrontation aux pratiques des scientifiques, à leurs objets et champs de recherche, ne peut que les stimuler, enrichir leur imaginaire.

- Étant entendu que dans le cas du chercheur, ce croisement arts et sciences peut conduire à révéler une facette artistique qu’il avait tendance à escamoter au prétexte qu’elle ne relevait pas de la science…

UB : Vous abordez là un vaste débat ! Entre ceux qui, tant du côté des scientifiques que des artistes, considèrent qu’arts et sciences sont deux mondes différents, et ceux qui, au contraire, considèrent que leurs approches du monde, du réel – qu’il soit biologique ou social -, sont cousines, entretiennent suffisamment d’affinités pour entrer dans un dialogue fécond, que les imaginaires scientifique et artistique ne sont pas si éloignés, que dans un cas comme dans l’autre, il faut faire preuve de créativité et d’abstraction et que des correspondances peuvent s’établir. Pourquoi pas. Personnellement, je peux souscrire à ce second point de vue, tout en considérant en même temps que si le travail interdisciplinaire a une vertu, elle réside précisément dans le fait de faire apparaître les linéaments de chaque discipline et créer cet effet de distance que j’évoquais, sur sa propre activité, qu’elle soit scientifique ou artistique. Si, donc, les scientifiques et artistes parviennent d’emblée à travailler la main dans la main, sont convaincus qu’ils appartiennent au fond à une même famille, je crains qu’ils se privent de cet effet, de l’intérêt de se confronter à des langues différentes de celles qu’ils ont l’habitude de pratiquer. Une crainte qui m’incite d’ailleurs à voir dans la Scène de Recherche, davantage une tour de Babel. Évidemment, je souhaite un destin moins tragique à la Scène de Recherche et, pour reprendre l’expression de Roland Barthes, je préfère y voir une « Babel heureuse ». Alors oui, cela suppose un effort pour traduire les langues des uns et des autres, mais ce travail de traduction permet de faire un retour sur son identité. Tous les traducteurs le disent : à force de traduire, ils entretiennent un rapport différent à leur langue maternelle. Je crois qu’il n’en va pas autrement quand on se confronte à des langues scientifiques ou artistiques.

- Ainsi que vous l’avez dit, vous avez pris le temps d’aller à la rencontre des acteurs du territoire. Mais qu’en est-il de votre propre équipement et de son histoire qui s’origine dans l’ancienne ENS de Cachan où existait une longue tradition de pratique du théâtre chez les étudiants ?

UB : ENS de Cachan comptait effectivement une association de théâtre, particulièrement active, mais pas de lieu dédié. La création de la Scène de Recherche à l’occasion de la construction du nouvel établissement, dans le quartier de Moulon, est donc une nouveauté. Elle a répondu à la volonté de l’ancien président de l’ENS Paris-Saclay, Pierre-Paul Zalio [aujourd’hui directeur du campus Condorcet] de saisir cette opportunité pour doter l’école d’une nouvelle entité qui permette d’enrichir la formation des élèves – principalement tournée vers la technique – en les confrontant à des créateurs de forme, en les ouvrant sur le vivant, bref, en leur rappelant que le réel est bien plus vaste que ce que ce qu’en donnent à voir, à comprendre les sciences et les techniques. À quoi s’est ajoutée une conviction, à savoir que la recherche pouvait se poursuivre par d’autres moyens que ceux de la recherche académique classique, qu’il y avait place pour une entité nouvelle dans le continuum des laboratoires. Pour autant, Pierre-Paul Zalio n’avait pas envisagé la Scène de Recherche à l’usage exclusif des normaliens, mais bien au service de l’ensemble des étudiants de la nouvelle université. L’association de théâtre de l’ENS est toujours active et nous travaillons étroitement avec elle. Une de nos artistes associées va d’ailleurs, pour la saison prochaine, monter avec elle la Vie de Galilée de Brecht. Mais nous sommes disposés à accueillir d’autres associations étudiantes d’autres établissements de l’Université Paris-Saclay.
Nous ne nous en trouvons pas moins devant un défi comparé aux théâtres universitaires qui ont déjà ce qu’on appelle dans le jargon « un fond de salle » – un public captif, intéressé à la littérature et aux spectacles vivants. À l’ENS Paris-Saclay, la situation est différente : le gros des troupes est composé d’élèves ingénieurs, de chercheurs en sciences exactes – on compte aussi des sociologues et d’autres chercheurs en sciences sociales, mais ils sont minoritaires. Même constat à l’échelle du campus de Paris-Saclay qui compte principalement des élèves ingénieurs ou des étudiants en sciences exactes. Il y a bien des musicologues, mais ils sont à Évry – même si nous travaillons avec eux, l’éloignement ne facilite pas les choses. Pour être grand, le défi n’en est pas moins intéressant à relever.

- Les élèves ingénieurs ne pourraient-ils pas être sensibles au fait que la Scène de Recherche est un équipement qui a été manifestement conçu par des ingénieurs - si on en juge par l’ingénierie qu’elle mobilise tant du côté des coulisses que de la conception des gradins – ils sont repliables pour libérer de l’espace le temps des répétitions « expérimentales ». D’ailleurs, vous a-t-il fallu un temps pour l’« apprivoiser » ?

UB : Qu’une salle de spectacle ait été pensée par des ingénieurs est l’objet d’une complainte sans fin des directeurs qui ont coutume de dire que la leur n’a pas été faite par des gens qui vont au spectacle. Je ne me montrerai pas aussi cruel à l’égard de ceux qui ont conçu La Scène de Recherche. Qui plus est, nous avons la chance de pouvoir nous appuyer sur un directeur technique ouvert à la discussion.
Cela étant dit, c’est vrai : au premier regard, de l’intérieur, la Scène de Recherche impose un aspect technologique. Elle est dépourvue de ces rideaux cramoisis et fauteuils en velours qui rappellent d’emblée que nous sommes au théâtre. Sa couleur, entièrement noire, la distingue du laboratoire de recherche plus porté sur le blanc, mais elle en impose d’une façon qui renvoie à l’univers de l’ingénierie. Alors oui, j’ai dû me l’approprier un peu en l’aménageant de façon à atténuer son apparence froide, machinique – j’y ai fait notamment ajouter des pendrillons. Nous avons par ailleurs ouvert un bar à proximité immédiate. Un détail, qui a toute son importance.
Ainsi, j’ai bon espoir de faire de la Scène de Recherche, le contrepoint de cette ambiance scientifique et technique, dominante au sein de l’ENS Paris-Saclay, en y faisant la part belle aux émotions, au sensible. Naturellement, nous assumons la référence aux sciences et aux techniques, mais dans l’intention d’en révéler des aspects inattendus.
Rappelons que la Scène de Recherche est encore toute jeune. Laissons donc lui le temps de faire son œuvre. Une salle de spectacle, c’est ainsi que je la conçois et la vis, est d’abord un lieu dédié aux fantômes, une maison peuplée de spectres. Les gens qui y ont travaillé, ont été émus, y ont laissé quelque chose tant et si bien que même quand on pense que rien ne s’y passe, il s’y produit toujours quelque chose. Il faut juste se montrer patient, sachant que cela se fait toujours un peu plus vite qu’on ne le pense, pour peu qu’on ouvre le lieu, qu’on permette au plus grand nombre de se l’approprier. C’est ainsi que la Scène de Recherche donnera le sentiment d’être une propriété commune. Aussi, dès l’instant où on me sollicite pour l’utiliser, que ce soit pour un colloque, du théâtre forum, un concert, etc., je dis « oui ! ». À partir du moment où les étudiants, mais aussi les habitants – Giffois, Orcéens, Palaisiens, etc. – auront le sentiment que c’est un lieu qui leur appartient, ils se mettront à le fréquenter aussi naturellement qu’ils vont dans un jardin public.
Pour autant, si la Scène de Recherche a vocation à être le point névralgique de notre programmation, je souhaite aussi que celle-ci trouve des prolongements hors-les-murs, à l’intérieur de l’ENS – dans son magnifique atrium – et à l’extérieur – sur l’esplanade. Nous avons l’intention d’organiser moult manifestations, événements et rendez-vous toujours dans cette idée de prendre à rebrousse-poil l’environnement à dominante scientifique et technique.

- Qu’est-ce qui vous a prédisposé personnellement à prendre part à l’aventure de ce lieu ? À vous entendre, je subodore que vous avez brulé les planches…

UB : Eh bien non ! Je n’ai jamais fait de théâtre. Mais vous n’êtes pas le premier à me faire cette remarque. Peut-être ai-je développé un ethos de comédien à force d’aller au théâtre – je reviens d’ailleurs du Festival d’Avignon. Universitaire, mon parcours a été tourné à la fois vers la littérature et les sciences sociales. J’ai toujours été fasciné par l’histoire et l’anthropologie, dans une valse hésitation entre la fiction et la théorie, entre le sensible et le rationnel, dans ce même souci de parvenir à une meilleure intelligibilité du monde. J’ai entamé une thèse – sous la direction de Sophie Basch, professeur à l’université Paris-Sorbonne -, qui portait précisément sur ces rapports entre littérature et sciences sociales avant d’intégrer Sciences Po Paris, en filière Affaires publiques. Finalement, travailler dans un lieu comme la Scène de Recherche est une bonne synthèse : je renoue avec la littérature dans un rapport aux sciences fussent-elles exactes et plus seulement sociales. En cela, je me retrouve dans ces belles paroles de Butor : « J’ai adoré le roman, la philosophie et la poésie, finalement, je suis devenu romancier. » Naturellement, loin de moi de me comparer à cet auteur ! Je veux simplement témoigner avec lui de ce que le parcours apparemment contradictoire d’une personne cache un cheminement vers une synthèse insoupçonnable. Pour ma part, j’ai adoré la fiction et la théorie, finalement, je suis devenu directeur de la Scène de Recherche !

Publié dans :

Sylvain Allemand
Sylvain Allemand

Journaliste

En savoir plus
Afficher plus de contenus
La leçon (palaisienne) de tango
Science & Culture

La leçon (palaisienne) de tango

Entretien avec Hervé Roux, professeur de tango

Publié le 22 février 2024
Ce que la table d’orientation nous dit du paysage
Science & Culture

Ce que la table d’orientation nous dit du paysage

Rencontre avec Rachel Floch

Publié le 6 décembre 2023
Une artiste en résidence au… CEA Paris-Saclay
Science & Culture

Une artiste en résidence au… CEA Paris-Saclay

Rencontre avec Hélène Launois, artiste en résidence au CEA

Publié le 11 septembre 2023
Afficher plus de contenus