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Aménagement & Architecture

« Un campus n’a pas vocation à être un monastère ou un couvent »

Le 25 janvier 2023

Le campus Agro Paris-Saclay est l’une des dernières réalisations phares du quartier de l’École Polytechnique. Précisions de l'un de ses architectes, Marc Mimram.

L’architecte et ingénieur Marc Mimram nous livre ici, à travers l’exemple du campus Agro Paris-Saclay, né du regroupement des sites franciliens d’AgroParisTech et de l’INRAe, sa vision d’un établissement d’enseignement supérieur et de recherche à l’heure de la double nécessité d’un croisement des disciplines et d’une ouverture sur le monde, proche et lointain.

- Quel défi a représenté pour vous la conception d’un ensemble de bâtiments dédié à l’enseignement supérieur et à la recherche comme le campus Agro de Paris-Saclay ?

Ce campus n’est pas le premier établissement d’enseignement supérieur et de recherche que je réalise : outre l’ENSA de Strasbourg, j’ai aussi réalisé l’École de design de l’île de Nantes, qui vient d’être livrée. À défaut d’autres expériences dans la conception de grandes écoles ou de centres de recherche, j’ai une expérience d’une quarantaine d’année dans l’enseignement supérieur. J’en ai acquis une conviction : la nécessité d’ouvrir ces grandes écoles sur elles-mêmes, en y favorisant le croisement des disciplines, et sur la ville. Car un campus n’a pas vocation à être un monastère ou un couvent ! Il doit aller à la rencontre du public extérieur et permettre à celui-ci de venir jusqu’à lui, de le traverser à tout le moins. Aucune grande école, même spécialisée dans un domaine, ne peut prétendre proposer un parcours unique à ses élèves. L’heure est plus que jamais à l’ouverture disciplinaire quand bien même est-on enclin à se spécialiser. Les élèves qui décident des parcours différents, qui optent pour tel ou tel master, doivent pouvoir continuer à se croiser. De même, enseignants et chercheurs doivent pouvoir échanger par-delà leur champ disciplinaire.

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Crédit photo : Carlos-Ayesta.

- Comment l’architecte parvient-il à créer les conditions de ce croisement et de cette ouverture ?

Il peut recourir à au moins deux dispositifs : le forum ou l’agora ; la cour ou le jardin. Dans le cas du campus Agro Paris-Saclay, une agora permet l’accès aux parties communes classiques – bibliothèque, cafétéria… – tout en offrant un grand espace vide, dans lequel étudiants, chercheurs, enseignants peuvent se croiser – un dispositif que nous avions déjà adopté pour l’ENSA de Strasbourg en y construisant un hall vertical. Une arborescence de passerelles et de coursives suspendues permet par ailleurs de se rendre dans les différents bâtiments – d’enseignement, de recherche et de l’administration – tout en jouissant d’une vue d’ensemble sur le jardin et l’horizon. À quoi s’ajoute, sur le toit, une verrière qui, en plus d’évoquer les serres, offre un autre espace commun.
Autant ce dispositif de l’agora contribue au brassage interne, entre étudiants et enseignants chercheurs, autant le second, le jardin, contribue à ouvrir l’établissement sur l’extérieur. Il a été pensé par l’agence de paysagistes TER, à laquelle je souhaite au passage rendre hommage. Maintenant, il n’y a plus qu’à espérer que des considérations de sécurité ne finissent par par imposer une clôture et autre digicode…

- Comment parvenez-vous à tenir le juste équilibre entre cette volonté d’ouverture et les exigences de sécurité sinon de confidentialité qui caractérisent aussi l’activité de recherche ?

Il y a bien évidemment des espaces qui ne sont accessibles qu’aux chercheurs, auxquels ni les étudiants, ni le personnel administratif, encore moins le public extérieur, n’ont accès. De manière générale, on peut distinguer sur le campus trois niveaux d’accessibilité : le jardin, accessible à tous ; les espaces accessibles aux seuls étudiants, enseignants et personnels moyennant un badge ; enfin, les laboratoires, dont Jean-Baptiste Lacoudre a assuré la conception avec tout son savoir-faire dans ce domaine.

- Je ne résiste pas à l’envie de faire un parallèle entre ce souci d’ouverture et de croisement que vous exprimez et votre expérience des ponts et passerelles - des constructions qui ont par définition vocation à mettre en relation…

Puisque vous évoquez cet aspect de mes réalisations, je prendrai l’exemple de la passerelle de Solférino, à Paris, qui illustre combien une telle construction peut aussi devancer la mise en relation. Je m’explique : j’avais pris le parti de doter cette passerelle d’un arc qui, sur le quai de la rive gauche de la Seine, débouchait, au moment de sa conception, sur un parking. « Inutile ! » m’avait-on rétorqué. Depuis, ce quai a été rouvert à la circulation piétonne, ce qui justifiait pleinement l’ajout de cet arc accès. Bref, on ne perd jamais à chercher à créer du lien, à ouvrir, à entrer en dialogue avec son environnement immédiat, avec le monde, sans attendre que celui-ci s’ouvre à vous. Il peut en résulter des choses imprévues comme ce quai rouvert à la circulation des piétons.
Ce principe d’ouverture vaut pour l’étudiant comme pour l’enseignant et le chercheur. Ni l’un ni l’autre ne gagnent à s’enfermer dans sa discipline sinon sa tour d’Ivoire. Pour être étudiant, enseignant ou chercheur, on n’en appartient pas moins à un même monde, peuplé d’autres personnes avec lesquelles il faut bien essayer d’entrer en dialogue. Encore faut-il créer les conditions favorables à cette ouverture sur les autres. E C’est ce à quoi s’emploie l’architecte à travers les dispositifs que j’ai évoqués.

- Une notion s’est imposée pour rendre compte de l’intérêt des rencontres fortuites, je veux parler de la sérendipité. L’avez-vous faites vôtre ?

La sérendipité ? Why not… De fait, ces dispositifs sont propices aux rencontres fortuites et, donc, à cette aptitude à découvrir des choses qu’on n’avait pas cherchées à proprement parler. Mais pour que la sérendipité se produise, encore faut-il que les étudiants comme les chercheurs sachent ce que font les uns et les autres, et donc qu’ils aient un espace où se croiser, se rencontrer.

- Quel regard posez-vous sur le campus Paris-Saclay dans lequel s’insère le campus Agro Paris-Saclay ?

C’est bien un campus urbain qu’il s’agit de créer sur le plateau de Saclay. Dès lors, il importe que les établissements qui s’y construisent veillent à s’ouvrir les uns aux autres. Pour avoir été étudiant à Berkeley puis professeur à Princeton, je peux témoigner de ce que les bâtiments de ces campus ont beau être éparses, ils participent d’une même entité, contribuant ainsi à donner aux étudiants, enseignants et chercheurs, de quelque discipline qu’ils soient, le sentiment d’appartenir à une même communauté. On y circule sans se heurter en permanence à des barrières, des grilles. Les bibliothèques sont mutualisées. Il se dégage une ambiance de recherche et d’apprentissage collectifs.
C’est dans ce même état esprit que nous avons conçu l’École de design de Nantes : les salles d’ateliers où travaillent les étudiants ont été installées au rez-de-chaussée de façon à être visibles de l’extérieur. Je crois beaucoup à l’idée de rendre les activités d’apprentissage et de recherche aussi transparentes que possible. C’est comme cela qu’on éveille la curiosité pour ce que font les autres, voire des vocations.

- Venons-en à vous et à votre double cursus d’architecte et d’ingénieur. Dans quelle mesure vous est-il utile pour appréhender les besoins de futurs ingénieurs agronomes ?

Au-delà des affinités avec l’esprit ingénieur, ce double cursus incline à garder à l’esprit les contraintes économiques d’un projet architectural. Dans le cas du campus Agro Paris-Saclay, nous nous en sommes tenus à un coût au m2 relativement faible au regard des programmes de cette nature. Un résultat auquel nous sommes parvenus en privilégiant une économie de moyens, un sujet qui me tient particulièrement à cœur.

- Comment y parvenez-vous ?

En soignant tout particulièrement la structure même du bâtiment. Car c’est elle qui détermine la quantité de matériaux utilisés et par-là même l’impact environnemental de sa construction et de sa maintenance. Dans le cas du Campus Agro Paris-Saclay, la structure arborescente de l’agora répond précisément à cet objectif en apportant en plus la démonstration que l’on peut dessiner une structure spécifique et non standard.

- De manière générale, dans quelle mesure le campus est-il exemplaire au plan environnemental, énergétique ?

Le projet profite bien sûr de la boucle énergétique du plateau, mais la démarche environnementale repose tout d’abord sur la maximisation des surfaces en pleine terre. En effet, nous avons fait le choix délibéré de concentrer les bâtiments et les sous-sols à la périphérie du site pour libérer un jardin de plus de deux hectares au cœur du dispositif urbain. Elle s’appuie également sur le caractère pérenne et durable de la construction et de son enveloppe majoritairement constituée de briques pleines. Mais plus particulièrement, nous avons conçu le forum comme un espace bioclimatique, une vaste serre « expérimentale » du point de vue de l’usage comme du confort thermique et donc de la consommation. Il s’agit d’un très large volume qui propose un espace tampon entre les programmes nobles du campus et le jardin. Il dispose d’une double peau ventilée et de vitrages performants qui lui permettent de contrôler les apports solaires, associés à des ouvrants de ventilation pour le confort d’été et un principe de chauffage par stratification pour le confort d’hiver.

- AgroParisTech a accueilli sa première promotion dans ses nouveaux locaux à la rentrée 2022. Quel regard posez-vous sur la manière dont elle se l’est appropriée ?

Pour m’être rendu sur le campus à la rentrée 2022, j’ai pu constater, pour m’en réjouir, à quel point les étudiants se l’étaient approprié. Cela étant dit, par rapport aux deux autres établissements d’enseignement supérieur que j’ai réalisés, le campus Agro Paris-Saclay présente la particularité d’être une toute nouvelle construction, destinée à regrouper différents sites abrités dans des locaux anciens, auxquels les étudiants, enseignants, chercheurs et personnels étaient attachés. C’est dire si le projet a été l’objet de polémiques. Ce n’est pas le lieu d’y revenir ici. En revanche, il me semble utile de garder à l’esprit que l’enjeu dépasse très largement le cas du campus Agro Paris-Saclay. Le transfert d’AgroParisTech, de Paris, et de l’Inraé, de Grignon, sur le plateau de Saclay s’inscrit dans un projet de portée nationale qu’on ne saurait réduire à la seule volonté de faire figurer une université française dans le top du classement de Shanghai. Il s’agit de doter le pays d’un pôle scientifique et technologique à même de répondre aux défis de la crise écologique, en croisant les savoirs disciplinaires. Bref, Paris-Saclay a vocation à être bien plus qu’une simple accumulation d’établissements d’enseignement supérieur et de recherche. C’est la capacité de ces derniers à entrer en synergie entre eux et avec le monde industriel, qui en fait la force et la richesse.
Je n’ignore pas le débat qui agite le monde des architectes autour de la question de savoir s’il faut encore construire. Des collègues considèrent que non, que l’architecte devrait se consacrer exclusivement à la rénovation de l’existant, de façon à mettre fin à l’artificialisation des sols. Personnellement, je ne le pense pas. Je crois que non seulement il nous faut encore construire, mais encore qu’on peut le faire de manière responsable.

- Comment y parvenir concrètement ?

En se gardant de considérer l’architecture comme un art qui se suffirait à lui-même, déconnecté des contingences. Si c’est un art, il est de transformer le monde non pas en s’imposant à lui, mais en composant avec, dans sa matérialité même – aucun des matériaux que nous utilisons ne viennent de la planète Mars à ce que je sache ! Tous ceux que nous utilisons viennent de notre planète Terre, qu’ils soient naturels, biosourcés ou artificiels à l’image des briques, produites à partir d’argile, du béton à partir de graviers et de sable ; de l’acier, à partir de minerais, etc. En cela, l’architecture procède bien d’une attention au monde, à ses ressources. Responsable, l’architecte l’est d’autant plus qu’il veille à intervenir dans une économie de moyens – on y revient.
Autrement dit, si l’architecture est affaire de théorie, elle n’en reste pas moins aussi en prise directe avec la réalité. On ne saurait donc distinguer le temps de la conception, du dessin, et le temps de la mise en œuvre, concrète, de la construction. L’architecture repose sur des savoir-faire, développés au fil des projets. En cela, elle n’est pas si éloignée de l’agriculture. Il y a chez l’architecte quelque chose de l’agriculteur, au sens où l’un comme l’autre procèdent en référence à de l’expérience capitalisée et mémorisée au fil du temps. Nous nous confrontons au monde dans sa matérialité et à toutes ses échelles. Dans mon cas, mon travail va de la conception du plan masse jusqu’à une attention aux procédés de construction, aux choix des matériaux, à la disposition de la moindre fenêtre, de la moindre porte.

- Je ne résiste pas à l’envie de vous faire réagir aux prises de position publiques d’élèves de grandes écoles, dont AgroParisTech, en faveur d’un autre modèle économique à même de mieux répondre aux défis du changement climatique. Qu’avez-vous envie de leur répondre par l’intermédiaire de cet entretien ?

On ne peut que se réjouir de ce que des élèves manifestent leur volonté de relever ces défis. Cela témoigne d’une grande maturité de leur part. Que ceux d’AgroParisTech ne veuillent plus intégrer des entreprises du secteur agro-alimentaire dont ils jugent les efforts insuffisants en matière écologique, on peut aussi le comprendre. Cela disqualifie-t-il pour autant la grande école qui les a formés ? Ce ne serait pas rendre justice au fait qu’elle n’a pas altéré leur esprit critique, au fait aussi que le spectre des métiers auxquels elle forme est large, de sorte qu’un diplômé a bien d’autres débouchés possibles que celui d’intégrer une entreprise qui ne se monterait pas socialement responsable.

Crédit photo (portrait de Marc Mimram) : Hannah Assouline.

Sylvain Allemand
Sylvain Allemand

Journaliste

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