Toutes nos publications
Science & Culture

Faire avec les traces vivantes du passé

Créé le 09/03/2026

Modifié le 09/03/2026

Rencontre avec Michela Sara Barbot, Directrice de Recherche CNRS et Professeure attachée à l'ENS Paris-Saclay

Directrice de Recherche CNRS et Professeure attachée à l’ENS Paris-Saclay, Michela Barbot participe au programme européen TRACES, six lettres pour « TRansformer pour Adapter l’existant : une approche multisCalairE et Systémique ». Un programme dont le plateau de Saclay constitue l’un des cas d’étude. Elle nous en dit plus, y compris sur la manière dont elle procède concrètement avec ses collègues et des parties prenantes dans une démarche de recherche-action.

- Si vous deviez, pour commencer, caractériser le programme de recherche TRACES ?

Michela Sara Barbot : TRACES fait partie d’un Programme et équipement prioritaire de recherche (PEPR), financé par l’État dans le cadre de France 2030, et portant sur les villes durables et les bâtiments innovants. Il a débuté le 1er janvier 2025 et court jusqu’à la fin 2029. Relevant de la recherche-action, il associe des équipes de recherche à des acteurs institutionnels de ces domaines, comme l’EPA Paris-Saclay, et des collectivités territoriales – des communes et des Régions -, ainsi que des représentants du monde associatif.
A priori, ce PEPR mettait l’accent sur l’innovation à l’œuvre sur des territoires. Ma propre équipe de recherche a proposé de travailler aussi sur le « déjà-là », en considérant que l’innovation part rarement d’une page blanche : les territoires où elle se produit sont déjà habités, y compris dans le cas de villes nouvelles – celles-ci sont le plus souvent conçues à partir de villages préexistants. Tant et si bien qu’on est toujours en présence de traces d’un passé, un déjà-là de nature physique ou anthropique. C’est précisément sur cette dimension que nous avons souhaité travailler en mettant en avant des notions, centrales, à nos yeux, et que nous déclinons sur plusieurs volets : je veux parler de l’adaptation et de la maintenance. Si l’innovation suggère quelque chose de nouveau qui s’inscrit dans un déjà-là, la question qui se pose alors est de savoir comment elle perdure, comment on peut en garantir la durabilité ou, si vous voulez, la soutenabilité. La réponse réside justement dans la capacité d’adaptation des personnes qui habitent dans le territoire, et des bâtiments eux-mêmes – on parlera alors davantage de maintenance.

- Je précise que notre proposition a reposé sur plusieurs cas d’étude de façon à traiter de ces sujets à partir de situations concrètes. Avant d’y avenir, je note que vous avez su convaincre les parties prenantes de ce programme à prendre le contrepied de la vision classique de l’innovation. Sans renoncer à cette notion, vous l’avez abordée sous un jour différent…

M.S.B.: Tout à fait ! L’appel à projet avait une vision technique de l’innovation appliquée à la ville durable et aux bâtiments. Avec les autres membres de notre consortium, nous avons donc fait le pari d’élargir la vision de l’innovation en intégrant le déjà-là. À l’issue de l’audition devant le jury international – il était composé de chercheurs de différents pays européens –, nous avons pu constater que nous avons été la seule équipe à proposer cette approche de l’innovation. Les sept autres équipes lauréates avaient repris à leur compte la vision habituelle, c’est-à-dire technique, de l’innovation sous-tendue dans l’appel à projet.
Pourquoi ne pas le dire ? Mes collègues et moi sommes fiers d’avoir tenu notre pari jusqu’au bout. Il nous permet d’articuler l’innovation à une autre notion clé, celle de patrimoine.

- N’est-ce pas la mise en exergue de la notion d’adaptation qui a pu aussi retenir l’attention du jury, tant cette notion fait sens dans la perspective des transitions écologique et énergétique ?

M.S.B. : Je crois effectivement que le principe de l’adaptation a retenu l’attention tant elle tend à devoir s’imposer dans la perspective de villes durables.
J’ajouterai un autre motif possible : notre volonté d’articuler la question des bâtiments à celle du territoire, d’envisager les premiers non pas isolément, mais dans leur inscription territoriale. Concrètement, nous proposions d’étudier un bâtiment en prenant soin de le contextualiser dans le territoire avec lequel il produit des effets tout en étant, en sens inverse, affecté dans son fonctionnement et son existence, par ce qui se passe autour.

- Et la notion de patrimoine, comment l’envisagez-vous ?

M.S.B. : À dessein, nous l’envisageons dans une acception très large en allant au-delà des biens bâtimentaires classés. L’exemple de l’ancien site du campus de l’ENS Cachan et du nouveau batiment de l’ENS Paris-Saclay, qui accueillent des œuvres issues du dispositif 1% artistique, rappelle s’il en était besoin que le patrimoine peut avoir non seulement une dimension matérielle ou immatérielle, mais encore artistique. Nous avons voulu aussi enquêter sur la manière dont les usagers eux-mêmes concourent à fabriquer du patrimoine, à ériger un bâtiment comme tel. Nous ne voulions donc pas nous en tenir à une approche institutionnelle.

- Allez-vous jusqu’à intégrer la dimension paysagère du territoire, la manière dont un bâtiment y contribue ?

M.S.B. : Oui, bien sûr. Nous prenons en considération jusqu’à sa dimension sociale. Un autre de nos partis pris a été de ne pas nous restreindre à un seul type de bâtiment. Il nous a paru important d’analyser aussi bien des bâtiments publics que des bâtiments privés : des bâtiments d’habitat, scolaires, religieux… L’enjeu étant de comprendre dans quelle mesure ces bâtiments contribuent à fragiliser ou au contraire à renforcer des dynamiques territoriales, et, en sens inverse, sont eux-mêmes fragilisés ou confortés par ces dynamiques.

- Pouvez-vous illustrer cela en abordant les études de cas que vous évoquiez ?

M.S.B. : Volontiers. La première porte sur un territoire que vous connaissez bien puisqu’il s’agit du plateau de Saclay. Nous l’avons choisi parce que notre équipe de recherche y est présente – l’UMR CNRS se trouve sur le campus de l’ENS Paris-Saclay, dans le quartier de Moulon. Et parce qu’il offre l’opportunité de voir grandir un quartier de ville autour de nous, un peu plus chaque jour.
Le programme a débuté par une journée de lancement, un kick-off, à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville, à laquelle nous avions convié les parties prenantes, à commencer par l’EPA Paris-Saclay, qui était représenté par son directeur de l’aménagement, Benoît Lebeau. Nous avons invité ce dernier à témoigner sur ce que c’est que d’être aménageur dans des lieux plus habités qu’on ne le pense – sous prétexte que le plateau de Saclay était à dominante agricole, on a parfois eu tendance à considérer qu’il était « vide ».

- Comment vivez-vous le fait de traiter du territoire dans lequel se trouve votre propre laboratoire de recherche ?

M.S.B. : Comme une chance ! Le programme de recherche m’offre ainsi l’occasion de mieux comprendre ce territoire devenu mon quotidien, du moins sur le plan professionnel. Territoire dont je n’avais alors pas eu la moindre expérience sensible avant le déménagement de notre école de Cachan – un déménagement qui s’est révélé d’autant plus problématique qu’il s’est fait durant la crise sanitaire liée au Covid-19…
Étant aussi historienne de formation, je suis a priori sensible aux traces. C’est par elles que je suis encline à comprendre et à m’approprier un territoire.

- Il reste que c’est un vaste territoire…

M.S.B. : En effet. C’est pourquoi notre intention est de l’explorer à travers des actions successives, en progressant par cercles concentriques. Étant à l’ENS Paris-Saclay, nous avons commencé par notre bâtiment. Conçu par Enzo Piano et livré en 2020, il est en quelque sorte notre km zéro. Ce bâtiment a été présenté comme innovant au plan de la domotique. En réalité, dans son apparente simplicité esthétique, il constitue unle fonctionnement du jardin qui, par le système hydraulique qu’il intègre, participe à la régulation thermique du bâtiment.
Ce dernier e machinerie complexe. Cette complexité se retrouve jusque dans étant récent, nous disposons de toute la documentation technique produite par les ingénieurs et les architectes qui l’ont conçu. Notre intention est de la confronter au retour d’expérience des usagers : des chercheurs, dont moi, des étudiants, du personnel. Une autre source d’information précieuse dont nous aurons la possibilité de disposer facilement, à travers des entretiens et des questionnaires que nous diffuserons.

- Comptez-vous mobiliser les étudiants eux-mêmes dans vos actions de recherche ?

M.S.B. : Oui, bien sûr. Et c’est d’ailleurs une perspective qui nous a fait choisir l’ENS Paris-Saclay comme point de départ. Étant chercheurs mais aussi enseignants, nous pouvons mobiliser facilement des étudiants. Deux d’entre eux ont d’ores et déjà bénéficié d’un stage de recherche, l’un portant sur le bâtiment général, l’autre sur le jardin. Si celui-ci n’est pas accessible aux habitants, notons-le au passage, il n’en est pas moins relié au réseau hydraulique du plateau de Saclay. S’esquisse ainsi une première étape dans le mouvement d’élargissement des échelles.
Toujours dans cet esprit, nous avons également lancé des mémoires de recherche de master 1. L’un d’eux a consisté en une enquête sociologique sur le quartier de Moulon et des usages dont il est l’objet par ses habitants et ses commerçants. On peut ainsi mesurer à quel point ce quartier change rapidement.
Nous comptons progresser ainsi, de proche en proche. La prochaine action de recherche portera d’ailleurs sur le réseau des rigoles et des étangs, conçu au XVIIe siècle pour alimenter les fontaines du parc de Versailles. Nous comptons bien sûr pour cela faire appel à l’ADER, l’Association des Étangs et des Rigoles du Plateau de Saclay. Les discussions sont en cours pour préciser les modalités de cette recherche participative. Elle pourrait donner lieu à un stage de recherche et une thèse de doctorat. Nous envisageons d’aller encore plus loin en portant notre attention sur les autres composantes du patrimoine situées à l’interface des infrastructures en cours de construction sur le plateau – à commencer, bien sûr, par la ligne 18 du Grand Paris Express – pour voir comment elles interagissent avec elles, voire sont fragilisées par elles. Ce qui nous amènera donc de Massy-Palaiseau jusqu’à Versailles. Des collègues ingénieurs de l’ENS Paris-Saclay, associés à notre programme de recherche, ont déjà commencé à travailler sur des églises exposées aux travaux de la ligne 18.
Comme vous le voyez, nous procédons par diverses actions, d’échelles différentes, de plus ou moins courte durées – un an dans le cadre d’un mémoire de recherche, jusqu’à trois ans, dans le cadre d’une thèse.

- Dans le quartier du Moulon, un bâtiment m’est particulièrement cher, car il portait à sa conception, dans les années 1970, un projet pédagogique innovant qui n’est pas sans annoncer l’ambition du projet du cluster de Paris-Saclay de favoriser les rencontres sérendipiennes… Malheureusement, plusieurs éléments annexes ont été démolis…

M.S.B.: Vous m’intriguez… De quel bâtiment parlez-vous ?

- Du Point F !

M.S.B. : Oui, bien sûr ! Ce batiment fera l’objet d’une recherche que nous menerons avec mon collègue Christian Bessy, économiste et directeur de recherche CNRS, membre comme moi du laboratoire IDHE.S de l’ENS Paris-Saclay.

- Qu’est-ce qui vous a prédisposée à vous lancer dans ce programme ? TRACES s’inscrit-il dans la continuité d’un ou de projets antérieur(s) ?

M.S.B. : Oui, TRACES s’inscrit dans le prolongement d’un projet que nous avions lancé en 2019 avec, outre Christian Bessy que je viens de citer, Marie Cornu, juriste, directrice de recherche au CNRS, et Noé Wagener, professeure de droit public à l’Université Paris-Est Créteil. Projet qui avait pour thématique « Patrimoine et déménagement », et qui avait été soutenu par la MSH Paris-Saclay, avec pour objectif de comprendre ce qui se passe quand un patrimoine à la fois matériel et immatériel – en l’occurrence, le campus de l’ENS Cachan – est amené à être délocalisé. Plusieurs enjeux nous intéressaient en particulier : le 1% artistique, qui revêtait une importance d’autant plus grande que notre ancien campus en avait été un des premiers bénéficiaires parmi les établissements universitaires français. Dès 1956-57, il avait pu accueillir des œuvres d’art spécialement conçues pour le site. Au-delà, l’ENS Paris-Saclay comptait bien d’autres éléments à forte valeur patrimoniale. Seulement, force a été pour la présidence de l’école de constater que tout ce patrimoine ne pourrait pas être déménagé. Dans le cadre de notre projet, nous avons donc mené une enquête sur les critères de choix qui avaient été retenus. Avant de quitter définitivement le campus, nous avons identifié les éléments laissés sur place.
À travers ce travail, l’idée était aussi de confronter deux modèles de campus universitaire : celui de l’ENS Cachan, composé de plusieurs bâtiments et ouvert sur la ville, avec une voirie municipale, un équipement – une piscine – accessible au public extérieur ; celui de Paris-Saclay, concentré dans un même ensemble de bâtiments, fermé sur lui-même, dans un environnement qui était encore loin d’être le quartier vivant qu’il est devenu.
Donc, oui, TRACES s’inscrit dans le prolongement d’un projet antérieur qui aura permis de souder notre équipe pluridisciplinaire, puisque composée de juristes, d’économistes et d’historiens. Même s’il avait déjà donné lieu à des valorisations, nous souhaitions approfondir ces problématiques relatives au patrimoine en mobilisant plus de moyens, en renforçant notre équipe, en conviant d’autres disciplines (la sociologie, l’architecture, l’urbanisme, la géographie, le génie civil), et en déclinant notre démarche à d’autres études de cas. De là notre inscription dans la démarche PEPR.
D’autres facteurs plus personnels sont intervenus dans mon choix de prendre part à ce programme. Comme souvent dans la trajectoire d’un chercheur, j’éprouvais le besoin de faire un pas de côté. D’autant que je venais de prendre la responsabilité de diriger une équipe au sein du CNRS, ce qui m’offrait l’opportunité d’intégrer une autre thématique moins présente dans mes travaux, en l’occurrence celle des catastrophes naturelles – un enjeu majeur s’il en est. L’Italie venait d’être le théâtre de plusieurs catastrophes à caractère sismique.
C’est une autre originalité de notre PEPR que de proposer d’apprendre de territoires confrontés à des catastrophes naturelles en élargissant les cas d’études à des territoires qui en ont connues, que ce soit des séismes ou des inondations, au point d’être maintenant confrontés – c’est ce qu’on constate en Italie – à un dépeuplement qui s’accélère depuis au moins les années 1980 avec tous les risques qui s’en suivent : celui d’une désindustrialisation, d’une perte de vitesse au plan économique.
À dessein, nous avons choisi des cas extrêmes, qui cumulent de nombreux risques aussi bien naturels qu’anthropiques, mais qui ont aussi, du fait du caractère séculaire de ces risques, appris et sont donc en mesure d’apprendre à d’autres territoires susceptibles d’en connaître de similaires à leur tour, sous l’effet notamment du changement climatique. D’autres territoires italiens, mais aussi français. Certainement pas pour transposer telles quelles des solutions, chaque territoire restant singulier au regard des risques et de la manière de les appréhender.

- Incluez-vous aussi le plateau de Saclay dans cette problématique ?

M.S.B. : Oui, car le plateau de Saclay n’est pas à l’abri d’aléas. Voyez les inondations intervenues dans la vallée de l’Yvette. Certes, ils ne sont pas de même ampleur que ceux des cas italiens. Mais pas moins que les autres, le plateau de Saclay risque d’être fragilisé du fait du changement climatique. Il ne nous semble donc pas inutile de formuler des recommandations à partir de l’expérience de territoires italiens, fut-ce pour définir des politiques publiques différentes. D’ailleurs chaque catastrophe appelle des solutions spécifiques, même quand elle se produit sur un même territoire. Tant et si bien que sur les trois siècles qui se sont écoulés – l’échelle de temps dans laquelle je me suis inscrite –, force est de constater que l’action des pouvoirs publics n’a eu de cesse d’évoluer, de s’adapter, pour reprendre un de nos mots clés. Même sur une échelle courte, d’une dizaine d’années, on peut constater d’importants changements. Ce à quoi l’affirmation de l’Union européenne n’est pas étrangère. Ce qui nous encourage d’ailleurs à nous projeter à cette échelle européenne : de plus en plus de territoires européens, à commencer par ceux de la partie méridionale, sont confrontés à des risques similaires. Il s’agit donc de nous intéresser à la manière dont l’UE se saisit de cette problématique, aux politiques qui sont mises en place à cette échelle, à la faveur notamment des financements qu’elle alloue pour les besoins des reconstructions.
Une illustration, au passage, de cette volonté que j’ai évoquée, de comprendre les interactions à l’œuvre aux différentes échelles, de la plus locale à la supranationale, autrement dit européenne, en passant par les échelles régionale et nationale.

- Quel défi un tel programme représente pour l’économiste de formation que vous êtes, au plan disciplinaire. Je pose la question même si on devine votre expérience de l’interdisciplinarité dont témoigne le projet « Patrimoine et déménagement » mené avec des juristes et des historiens. Le projet PEPR l’a-t-il accrue en élargissant la démarche à d’autres disciplines ?

M.S.B. : Pour moi, l’interdisciplinarité ne représente pas un défi en soi. De formation, je suis effectivement économiste, mais mon approche de l’économie s’inscrit déjà dans de l’interdisciplinarité – j’ai été formé aux approches d’économie institutionnalistes, dont l’économie des conventions. De plus, au cours de ma carrière, j’ai été soucieuse de changer de discipline : après l’économie, ce fut l’histoire. Ensuite, je suis passé au droit à l’occasion de mon HDR [Habilitation à diriger des recherches]. Naturellement, je n’ai pas renié mes précédentes disciplines ; au contraire, je continue à naviguer entre les trois. Je dirai même que l’histoire reste dominante, car c’est au prisme de la temporalité que je suis naturellement encline à comprendre mes objets de recherche. En disant cela, je ne veux pas dire que je ne reste tournée que vers le passé. Un concept emprunté aux économistes me permet de rendre compte de continuités avec le temps présent – je veux parler de la « dépendance de sentier ». Un concept important s’il en est, formalisé entre autres par l’économiste américain Douglass North, lauréat 1993 du prix Nobel d’économie, suivant lequel il n’y a pas d’innovation, de changement possible qui ne soit tributaire de choix, de décisions antérieures. Ce même concept permet de comprendre comment des institutions se perpétuent dans le temps du fait d’une logique d’autoconservation. C’est pourquoi il faut comprendre ce qui était déjà-là pour mieux interpréter les changements qui se produisent, au sein d’une institution comme au sein d’un territoire.
Cet intérêt pour ce concept de la dépendance du sentier explique probablement mon intérêt pour le droit, lequel a pour particularité de paraître immuable, parce que fondé sur des bases robustes. Sur le Vieux continent, des institutions juridiques existent depuis le droit romain. En cela, le droit est un champ d’étude intéressant pour rendre compte de réalités tributaires d’un déjà-là, plus ou moins ancien.
La propriété foncière, un de mes objets d’études, est intéressante à cette égard. Certes, elle a évolué au cours de l’histoire, notamment en France, suite à la Révolution et l’introduction du Code napoléonien. Mais ces changements n’ont pas totalement effacé le passé : des formes juridiques anciennes ont survécu jusqu’à nos jours ; je m’y intéresse en interrogeant la pertinence de les utiliser dans la perspective d’un aménagement du territoire plus soutenable.

- Est-ce qu’en disant cela, vous avez notamment en tête cette notion de « communs », qui permet de dépasser le dualisme public/privé, et qui fait l’objet d’un regain d’intérêt depuis les travaux d’Elinor Orstrom [lauréate 2009 du prix Nobel d’économie] ?

M.S.B.. : Tout à fait. Les communs sont depuis longtemps un de mes grands sujets de recherche. À qui appartient quoi ? Qui a le droit d’en faire quoi ? C’est par ce genre de questionnement que j’aborde l’étude d’un bâtiment ou d’un quartier ; je cherche à comprendre les faisceaux de droit qui en sous-tendent les usages. La notion de communs offre à mes yeux l’intérêt d’esquisser une troisième voie entre le privé et le public. Même quand ce clivage privé/public paraît fonctionner, quand on creuse, on comprend que c’est en réalité plus compliqué que cela.

- L’Italienne que vous êtes ne pourrait-elle pas invoquer aussi le triptyque du droit de propriété romain - Usus/abusus/fructus (le doit d’user, de faire fructifier, d’abuser de son bien) ?

M.S.B. : En effet. Seulement, si la tendance actuelle en sciences sociales est de renouveler l’approche du droit de propriété au prisme de cette notion de communs, c’est au sens de la Common Law. Pourtant, cette notion de communs était déjà bien présente en Italie où ont survécu, plus qu’en France, des formes de propriétés collectives, ce qui peut expliquer le fait que des territoires n’aient pas été dépeuplés totalement malgré la survenue de séismes : ces propriétés ont eu pour effet d’ancrer les habitants dans le territoire à travers des liens communautaires. Des formes de propriétés collectives qui remontent à ce droit romain et le triptyque que vous avez à juste titre évoqués.

- Mais alors, un terme ne serait-il pas plus approprié que celui de traces, à savoir celui de palimpseste, qui suggère une forme qui reste active en remontant à la surface ?

M.S.B. : Pourquoi pas… Je dois avouer qu’au-delà de son intérêt pour l’historienne que je suis, le mot traces offre celui de cacher un acronyme, celui qui s’est imposé pour associer les notions clés que notre équipe souhaitait mettre en exergue, à savoir : TRansformer pour Adapter l’existant : une approche multisCalairE et Systémique ; le « s » permettant aussi de suggérer une pluralité de formes de traces.

- Dans quelle mesure la chercheuse que vous êtes peut-elle être affectée par ces traces repérées sur des territoires ?

M.S.B. : Je vous remercie de poser cette question même si je n’ai pas de réponse toute faite. Quand on étudie le patrimoine en tant que chercheur, il importe, selon moi, de garder la juste distance. Hélas, il faut aussi admettre que l’on ne peut pas tout conserver. Pour ma part, je m’efforce de rester dans une démarche inspirée du courant pragmatiste et notamment l’approche de Luc Boltanski des questions patrimoniales, qu’il expose dans son livre coécrit avec Arnaud Esquerre, Enrichissement. Une critique de la marchandise [Gallimard, 2017].
Selon lui, la patrimonialisation est toujours un processus de sélection. Le chercheur a donc le devoir de comprendre sur la base de quels critères les politiques publiques procèdent à des sélections, comment les autres acteurs justifient les choix qu’ils font en la matière, pourquoi ils considèrent que ceci ou cela a une valeur patrimoniale. Cela requiert un regard un peu clinique. En tant qu’historienne, mon premier réflexe serait de considérer digne d’être conservée la moindre trace du passé. Tout muséifier ou archiver reviendrait cependant à priver les générations futures de la possibilité de produire leur propre patrimoine. On le voit : la patrimonialisation est une démarche plus subtile, qui amène à se demander quoi garder et à qui revient la décision de garder. Les réponses ne sauraient être apportées seulement par des professionnels. L’avis du petit propriétaire est à prendre en considération, car la propriété engage aussi sa responsabilité, le contraint à des obligations légales. Parfois, les bons choix ne sont pas le fait ni de l’État ni de propriétaires privés hors sol, mais de formes de propriétés qui engagent davantage les collectivités présentes sur le territoire.

Publié dans :

Sylvain Allemand
Sylvain Allemand

Journaliste

En savoir plus sur Sylvain Allemand
Afficher plus de contenus
Break the news : la start-up Nubus en passe de solutionner le changement climatique !
Science & Culture

Break the news : la start-up Nubus en passe de solutionner le changement climatique !

Entretien exclusif avec Marie-Julie Bourgeois

Publié le 27 février 2026
Tous les goûts sont dans la recherche
Science & Culture

Tous les goûts sont dans la recherche

Entretien avec Jérémy Jacob, géologue indiscipliné

Publié le 10 février 2026
La Scène de recherche côté plateau
Science & Culture

La Scène de recherche côté plateau

Entretien avec Ulysse Baratin, directeur de la Scène de Recherche Paris=Saclay

Publié le 22 décembre 2025
Afficher plus de contenus