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Dialogue avec un bonhomme de neige

Créé le 09/01/2026

Modifié le 09/01/2026

Interview exclusive

Ce mercredi 7 janvier, la neige s’est rappelée à notre bon souvenir… Irions-nous à pied sur le plateau de Saclay comme on le fait chaque jour, ou resterions-nous bien au chaud en mettant à profit les possibilités de télétravail ? Finalement, nous avons pris notre courage à deux mains et décidé de sortir. Bien nous en a pris puisque cela nous valut de pouvoir contempler le magnifique spectacle d’un plateau couvert d’un épais manteau blanc… et d’y rencontrer un bonhomme de neige qui a bien voulu répondre à nos questions !

- Cela fait longtemps que nous n’avons pas vu un aussi grand et magnifique bonhomme de neige…

Merci ! J’ai été façonné par des étudiants de ces grandes écoles d’ingénieur ….

- Télécom Paris et Télécom Sud Paris ?

C’est ça ! Ils s’en sont donné à cœur joie. Des étudiants de différentes nationalités. Pour les uns, cela ravivait des souvenirs d’enfance, pour d’autres, qui viennent de pays où il ne neige pas, c’était une découverte. Je les remercie aussi pour le choix de mon lieu de naissance…

- La Place Marguerite Perey, juste devant le Pavillon Réciproque… Allez-venez, je vous invite à prendre un café, histoire de nous réchauffer un peu…

Certainement pas !

- Pourquoi ? On peut y boire désormais du bon café torréfié par une entreprise locale !

Pensez donc, je fuis toutes les sources de chaleur ! Je ne suis quand même pas aussi imprudent que le bonhomme de neige de votre poète Prévert…

- Ah, oui, ce bonhomme de neige qui fuyait le froid en ne trouvant pas mieux de se réfugier dans une maison et de s’asseoir à côté d’un poêle...

C’est bien lui ! En voici les derniers vers…

Un grand bonhomme de neige
Poursuivi par le froid.
Il arrive au village.
Voyant de la lumière
Le voilà rassuré.
Dans une petite maison
Il entre sans frapper,
Et pour se réchauffer,
S’assoit sur le poêle rouge,
Et d’un coup disparaît
Ne laissant que sa pipe
Au milieu d’une flaque d’eau,
Ne laissant que sa pipe
Et puis son vieux chapeau.

Votre poète a décidément beaucoup trop d’imagination. Aucun bonhomme de neige de prendrait un tel risque…

- On n’est décidément pas fait pareil…

Non, vous les humains, vous êtes faits de cellules, nous de flocons…
Mais au moins ce poète a-t-il consacré tout un poème. C’est pas comme ces auteurs de haïku, qui parlent de la neige mais sans même nous évoquer. Hormis celui-ci d’un certain André Duhaime…

Fondant puis regelé
le bonhomme de neige
arqué contre le vent

- Mais comment savez-vous tout cela ? J'ai l'impression de parler à un agent conversationnel !

À votre avis, si nous autres les bonhommes de neige faisons autant rêver, les enfants comme les adultes, c’est qu’ils nous prêtent, sans forcément, le savoir des pouvoirs surnaturels…

- Sauf qu’ici, on est sur le plateau de Saclay au milieu d’esprits rationnels, scientifiques !

Je vous rappelle que ce sont pourtant des ingénieurs de grandes écoles qui m’ont donné naissance.
Et tout ça, sans la moindre algorithme, la moindre IA…. Juste avec des flocons et quelques objets recyclés…
Preuve qu’il ne faut pas désespérer du monde : tant qu’une âme d’enfant sommeillera en soi, on pourra aussi parier sur l’innovation frugale.

- À propos de frugalité, comment vous nourrissez vous ? Vous n’avez même pas de carotte au bout du nez ?

Je me nourris des sourires des gens. Que voulez-vous, à leur simple vue, je fonds…Au sens figuré bien sûr ! Manifestement, je ne les laisse pas de glace..

- Et en plus, vous avez de l’humour !

Plus sérieusement, n’attesté-je pas du fait que, malgré le changement climatique, les saisons n’ont pas complètement disparu ? Des bonhommes de neige, en hiver, après tout, n’est-ce pas rassurant ?

- Mais, hormis les étudiants qui vous ont conçu, avez-vous vu beaucoup de personnes par ici ? Avec toute cette neige, la plupart sont restées chez elles…

Détrompez-vous ! Par ici, il y a pas mal de résidences universitaires. Beaucoup d’étudiants ont donc pu se rendre à leurs cours sans trop de difficulté. Des étudiants heureux manifestement ! Ils faut les voir se livrer chemin de bataille à des batailles de boules de neige.

- Je pense que votre commentaire sera apprécié par les équipes de l’EPA Paris-Saclay, qui s’emploient justement à améliorer les conditions de vie des étudiants sur le plateau de Saclay…

Sans compter les commerces qui sont juste en face et qui ont ouvert malgré les intempéries !

- J’en témoigne. La boulangère m’a même accueilli avec un sourire ! Elle n’a pourtant pas pu faire autrement que de venir en voiture…

Elle n’a pas eu froid aux yeux !

Décidément, quel humour !

Cela étant dit, j’ai cru comprendre que beaucoup d’humains ont paru désemparés. Pourtant, ce n’est pas la première fois qu’il en tombe autant ici, non ?

- Vous avez raison… En 2023, le plateau avait déjà été couvert d’un épais manteau blanc au point d’inspirer une certaine Yolande Potier, membre du photo-club de Palaiseau, qui a réalisé à cette occasion une série de clichés du plateau de Saclay sous la neige. Travail qu’elle a exposé à la Maison de la jeunesse et de la culture (MJC) de la ville et dont le Parisien s’était fait à l’époque*. Et puis Metéo France annonce le retour à des températures plus clémentes…

Hélas… Je crains donc que mes jours, que dis-je mes jours ?, mes heures ne soient comptées. Mais, bon, n’est-ce pas le destin des bonhommes de neige qui naissent en milieu urbain ?
Je me console en me disant que notre entretien laissera peut-être une petite trace de mon bref passage sur le plateau de Saclay…

Le lendemain, notre bonhomme faisait déjà pâle figure avant de disparaître le surlendemmain.

En sa mémoire, nous lui dédions ces quelques lignes qui ouvrent l’ouvrage du philosophie allemand Hartmut Rosa, Rendre le monde indisponible (La Découverte, 2000).

« Vous rappelez-vous encore cette fin d’automne ou cet hiver de votre enfance où vous avez vu pour la première fois la neige tomber ?
C’était comme l’irruption d’une autre réalité. Quelque chose de farouche, de rare, qui vient nous visiter, qui ploie et transforme le monde autour de nous, sans que nous y soyons pour quoi que ce soit, comme un cadeau inattendu.
La neige est littéralement la forme pure de la manifestation de l’indisponible : nous ne pouvons pas entraîner sa chute ou dicter sa venue, pas même la planifier à l’avance avec certitude, du moins pas sur la longue durée. Et plus encore : nous ne pouvons pas nous rendre maîtres de la neige, nous l’approprier.
Quand nous la prenons en main, elle nous glisse entre les doigts, quand nous la rapportons à la maison, elle fond et, si nous la plaçons dans le congélateur, elle cesse d’être de la neige.
C’est peut-être pour cette raison que tant de personnes éprouvent l’ardent désir de la voir tomber… »
Hartmut Rosa – Rendre le monde indisponible (La Découverte, 2020).

* Pour en savoir plus sur cette photographe, cliquer ici.

Sylvain Allemand
Sylvain Allemand

Journaliste

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