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Science & Culture

Ce que la table d’orientation nous dit du paysage

Le 6 décembre 2023

Rencontre avec Rachel Floch

Nous l’avons découverte lors des rencontres du Collège international des sciences territoriales qui se sont déroulées du 15 au 17 novembre 2023 sur le Campus Condorcet (Aubervilliers). Diplômée de l’École Nationale Supérieure du Paysage de Versailles et de l’ENS Paris-Saclay, agrégée d’Arts appliqués elle poursuit une thèse entre paysage et design sur… les tables d’orientation. Naturellement, entre autres questions, nous avons voulu savoir ce qu’il advenait de ces dernières à l’heure du numérique et s’il y aurait sens à en concevoir une sur… le plateau de Saclay.

- Pour commencer, pouvez-vous rappeler comment vous en êtes venue à vous intéresser aux tables d’orientation au point d’en faire votre sujet de thèse ?

Rachel Floch : C’est le fruit d’un cheminement intellectuel et de circonstances fortuites. Au commencement, il y eut le souhait de croiser les deux formations que j’avais suivies en parallèle : l’une en paysage, à l’ENSP Versailles, qui m’a amenée à développer une approche paysagère par le projet et les représentations, cartographiques notamment ; l’autre en design, à l’ENS Paris-Saclay. J’étais intéressée à l’idée de traiter d’un sujet qui soit de l’ordre à la fois de la représentation et de la matérialité. Dans un premier temps, je me suis intéressée à l’art de la miniaturisation paysagère, comme celui pratiqué notamment au Japon et en Chine. Le risque était cependant de m’orienter davantage vers un travail plus historiographique que vers un sujet à l’interface du paysage et du design. C’est un peu par hasard que les tables d’orientation se sont imposées à moi. En surfant sur le net, je suis tombée un jour sur un site web animé par un géomaticien, qui recense toutes les tables d’orientation d’Occitanie [ pour y accéder, cliquer ici]. Il les donnait à voir à travers des photos prises au fil de ses pérégrinations ou partagées par d’autres amateurs. D’emblée, j’ai vu dans cet objet la synthèse parfaite de ce double intérêt que j’ai pour le paysage, sa représentation à l’échelle du grand territoire, et pour sa traduction dans des objets concrets interagissant avec lui. À travers un objet délaissé, dont la recherche ne s’était jusque-là pas saisie, il m’a semblé pouvoir saisir des enjeux actuels de représentation du paysage. Certes, de prime abord, une table d’orientation peut paraître kitsch aujourd’hui et pour tout dire sans intérêt. En réalité, elle ne l’est pas autant que cela dès lors qu’on y prête attention.

- Avant de préciser en quoi elle est riche d’enseignement, pouvez-vous dire comment vous l’avez abordée ?

RF : Ma méthode d’approche est à l’image de cette double dimension que je voulais croiser, au sens où, en plus d’étudier la table d’orientation dans sa matérialité, je me suis appuyée sur des archives. À cet égard, mon exploration devait me réserver une seconde surprise : la découverte aux Archives nationales de Pierrefitte, du fonds d’archives du Comité du tourisme en montagne, le département en charge des tables d’orientation au sein du Touring Club de France. Pour mémoire, cette association, disparue en 1983, a vu le jour en 1890 avec pour vocation de promouvoir en France le tourisme sous toutes ses formes, d’abord par la pratique du vélo. C’est à elle que l’on doit la construction des tables d’orientations à travers tout le pays. Entre 1903 et 1960, elle en produira plus de 200, avec un soin particulier apporté à la représentation du paysage en poussant loin le travail de conception à partir de relevés de cartes, de dessins et de schémas.
Réparti entre plusieurs catégories de documents, ce fonds d’archives s’est révelé particulièrement riche. Deux types de fonds m’ont particulièrement intéressée : d’une part, celui réunissant l’ensemble des documents produits par le travail préparatoire, classés par région et commune – des correspondances, des cartes, des panoramas et des photographies ; d’autre part, l’ensemble des maquettes originales du dessin reporté sur le disque de lave des tables. Deux types de fonds, donc, complémentaires, qui permettent de retracer le long processus de conception ayant conduit à l’objet final. Un processus plus complexe que ne le laisse penser l’apparence évidente d’une table d’orientation.

Vue de la table d’orientation de Sisteron, en 1935.

- Je ne résiste pas à l’envie d’imaginer la joie de la chercheuse allant ainsi de découverte en découverte - du site internet puis de ces fonds – non sans saisir l’occasion de rappeler que c’est tout l’intérêt de la démarche de recherche que de réserver de telles surprises. Cela étant dit, dans quelle mesure la paysagiste que vous êtes s’est-elle intéressée à ces mêmes tables d’orientation in situ, au-delà donc de l’exploitation d’archives ?

RF : Pour l’heure, j’ai consacré mes deux premières années de thèse à l’étude de ces fonds d’archives. Non que le regard de la paysagiste soit resté pour autant en suspens. C’est aussi avec ce regard que j’aborde les fonds d’archives. Votre question est d’ailleurs l’occasion pour moi de défendre cette position consistant à considérer que si le paysage s’étudie à partir d’une approche de terrain, sensible, il peut l’être également à partir de documents d’archives. Le paysage est affaire de représentation. Pour autant, je ne me considère pas historienne. Ces documents d’archives, je les analyse d’abord au regard de la manière dont ils sont dessinés, des échelles qui sont choisies, des tracés qui sont mis en valeur, du type d’outil qui est privilégié, entre la carte et le schéma, pour voir ensuite comment tout cela produit une forme de connaissance paysagère.
Naturellement, je ne renonce pas à l’approche de terrain. Je suis précisément en train d’en définir les modalités. A priori, je prendrai le parti de choisir une table d’orientation spécifique, pour en analyser son ancrage territorial. Je me suis concentrée sur celle de Superbagnère, en Haute-Garonne. En dehors du fait d’être localisée dans une région que je connais bien, elle se trouve toujours là, présente dans le paysage, mais dans un état dégradé, ce qui soulève d’autres questions à commencer par celle de la réhabilitation de ce type de patrimoine. J’ai d’ores et déjà commencé par une analyse cartographique et paysagère du territoire qu’elle recouvre.

Table d’orientation de Superbagnère, en 1928.

- Que peut-il advenir de ces tables d’orientation, à l’heure du numérique ?

RF : C’est une autre question que je ne manque pas de traiter également dans ma thèse, mais en me gardant de voir dans ce numérique une remise en cause systématique de notre rapport sensible au paysage comme celui auquel contribuent à leur façon les tables d’orientation. D’autant que mes recherches partent de l’intuition que les applications numériques existantes partageraient des racines communes avec ces dernières, que ce soit Google Earth ou l’application PeakFinder.

- Pouvez-vous préciser ?

RF : Quand on examine de près le disque d’une table d’orientation, on peut constater qu’il se décline en trois registres de représentation du paysage : une représentation cartographique, située au centre ; une représentation mimétique – le bandeau panoramique qui encoure ce premier cercle ; enfin, une système d’indexation au moyen de flèches et de noms. Or, Google Earth ne procède pas autrement : cette application nous fait naviguer entre différents modes de représentation, de la vue aérienne à la vue immersive en passant par la représentation cartographique. Au vu de cette analogie, on pourrait établir une filiation entre une table d’orientation et ce type d’application numérique, du moins au regard des modes de représentation du paysage. Déjà à son époque, la table d’orientation était un dispositif novateur, qui permettait de percer les horizons, de renouveler l’expérience paysagère, au delà de la seule perception visuelle. Certes, la performance technologique d’une application numérique comme Google Earth transforme en profondeur notre expérience du paysage, mais au moins la table d’orientation a-t-elle accompagné les prémices de cette transformation.
Toujours dans cette idée d’inviter à ne pas se montrer d’emblée défiant à l’égard du numérique, je tiens à préciser qu’en tant que paysagiste, je recours fréquemment à Google Earth, notamment pour repérer les tables d’orientation, comprendre comment elles ont été positionnées sur un territoire. Pour autant, je ne renonce pas à la pratique du dessin ni à la cartographie classique. Je n’oppose pas le numérique aux outils classiques du paysagiste, mais les combine selon les besoins. Je suis convaincue que des savoirs hybrides peuvent déboucher de cette combinaison. Au final, la table d’orientation m’y incite par sa conception même. Comme on l’a vu, elle hybride aussi bien des typologies de représentation, que des méthodes de connaissance du paysage.

- À entendre ces propos, je résiste d’autant moins à la tentation de vous demander, à vous qui avez poursuivi votre cursus dans des établissements d’enseignement supérieur de l’écosystème Paris-Saclay (ENSP de Versailles, ENS Paris-Saclay), s’il y aurait sens à imaginer dans celui-ci la table d’orientation du XXIe siècle ? Si oui, à quoi pourrait-elle ressembler ?

RF : Rappelons d’abord que des conditions minimales sont requises pour l’installation d’une table d’orientation – des conditions édictées par le Touring Club de France, à commencer par la visibilité : toute table d’orientation doit être érigée sur un point suffisamment haut, pour bénéficier d’une vue aussi dégagée que possible, déployer l’horizon et indexer les éléments du paysage. Or, la morphologie du territoire de Paris-Saclay, malgré son plateau et ses vallées, ne s’y prête pas. Cela étant dit, une table d’orientation revue et corrigée pourrait justement avoir vocation à donner à voir ce qui n’est pas visible : un passé oublié, mais dont on aurait conservé des traces, ou encore des activités autres que celles dédiées à la recherche scientifique et technologique – les activités agricoles, par exemple. On pourrait ainsi imaginer une table d’orientation qui prenne le contrepied de la table d’orientation classique non sans proposer par là même un autre récit du territoire. Cette table d’orientation serait-elle nécessairement incarnée dans un dispositif matériel ? Ne pourrait-on pas la dématérialiser en recourant davantage au numérique ? Des questions qui sont ouvertes et que je soulève en réaction à votre interrogation, mais sans être certaine de pouvoir y répondre. Une chose me paraît sûre en revanche : une table d’orientation offre le mérite de permettre d’appréhender un territoire dans sa complexité, de rendre justice à des éléments enfouis ou méconnus, invisibilisés, mais qui n’en restent pas moins pertinents pour en comprendre le passé et les évolutions. Une réalité qu’il ne s’agirait pas d’opposer aux pratiques de l’aménagement urbain et paysager, mais de combiner, là encore.

- Une perspective qui justifierait pleinement votre participation au prochain TEDx Saclay dont l’édition 2024 a justement pour thématique « Visible et Invisible »…

RF : Effectivement ! Cette relation dialectique du visible et de l’invisible parcourt mon travail de recherche. Je m’attache à montrer comment on peut augmenter le visible par la combinaison de différents modes de représentation. Cela étant dit, il me faut d’abord finir ma thèse (rire).

Publié dans :

Sylvain Allemand
Sylvain Allemand

Journaliste

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