Break the news : la start-up Nubus en passe de solutionner le changement climatique !
Créé le 27/02/2026
Modifié le 27/02/2026
Entretien exclusif avec Marie-Julie Bourgeois
Le 12 février dernier, rendez-vous avez été donné par « Résonances art-science »* à Neurospin pour une nouvelle journée de couplage** sur le thème « Être au corps ». Nous y étions ! En voici un écho à travers cet entretien avec Marie-Julie Bourgeois qui avait embarqué le public, lors de la précédente journée de couplage, avec la présentation d’une solution révolutionnaire au problème du réchauffement de la planète, portée par une start-up…
- Pouvez-vous, pour commencer, pitcher OuCLiPo ?
Marie-Julie Bourgeois : OuCLiPo est un acronyme qui signifie « Ouvroir de Climat Potentiel » – en référence, bien sûr à l’Oulipo [Ouvroir de littérature potentielle, le groupe de recherche en littérature expérimentale fondé en 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais]. À travers lui, j’aborde l’enjeu du changement climatique en m’inscrivant dans une démarche de recherche à la fois esthétique, sensible et spéculative. Lors de la précédente journée de couplage, j’en avais présenté une de ses déclinaisons : Nubus, une start-up en géoingénierie solaire qui prétend avoir trouvé une solution pour refroidir le climat en diffusant des microparticules de dioxyde de souffre : une technologie réellement en cours de développement mais pour le moins controversée.
À travers cette démarche, mon propos est de pointer les illusions du technosolutionnisme selon lequel nous pourrons toujours réparer le tort que nous causons à l’environnement, grâce à de nouvelles solutions technologiques s’appuyant sur les avancées de la science.
- Précisons à l’intention des lecteurs qui n’auraient pas encore vu votre performance artistico-scientifique que, pour autant, vous ne vous livrez pas à un discours d’emblée critique ; vous faites d’abord vôtre le discours des tenants de ce technosolutionnisme en en faisant peu à peu percevoir l’absurdité, non sans semer le doute dans l’esprit des spectateur qui peuvent – et j’avoue en avoir été – croire en l’existence de cette start-up Nubus et au sérieux de sa proposition…
M.-J.B.: Merci à vous de reconnaître que vous y avez-vous-même cru au début. J’en suis flattée ! [Rire]. Cela étant dit, rassurez-vous : il est normal d’y croire : j’use de l’autorité que me confère ma position de conférencière tandis que l’iconographie présentée participe à crédibiliser mon propos. Le but est justement de laisser le spectateur croire en cette histoire avant de laisser le doute s’installer en soi. Pour ce faire, je ne fais que détourner les techniques éprouvées de manipulation qu’on peut voir à l’œuvre dans le marketing, la publicité mais aussi dans des médias, en politique.
Cependant, c’est bien les termes d’une controverse que j’entends poser entre l’argumentaire de la start-up, des tenants du technosolutionnisme en général, d’une part, et celui de ses pourfendeurs, représentés par le collectif d’« artivistes » Fake Cloud, d’autre part, en veillant à ne pas être dans la caricature.
- Qu’est-ce qui vous a prédisposée à vous lancer dans cette démarche ?
M.-J.B.: De formation et de métier, je suis graphiste designer. J’ai fait ensuite le choix d’orienter ma pratique vers le dispositif artistique puis, plus récemment, vers la performance artistique. Celle à laquelle vous avez assisté donne une bonne idée de ce que j’aime faire.
- « Je » dites-vous… Au vu de la sophistication de cette performance qui mêle la scénographie de votre exposé et des entretiens vidéos avec toutes sortes de parties prenantes de l’innovation portée par Nubus, on imagine un collectif…
M.-J. B.: Je, en effet, parce que je suis bien seule, sinon multiple, dans la conception d’ensemble ! Les textes sont tous de moi, aussi bien ceux du ou de la startupper, de son assistante – le sexe et/ou le profil des personnages peut changer d’une performance à l’autre -, que ceux du collectif d’« artivistes» FakeCloud. Cela étant dit, seule, je ne le suis pas totalement au sens où, bien évidemment, je sollicite des compétences que je n’ai pas pour le tournage, des aides pour le collage de grands formats, et des conseils de personnes ressources, des spécialistes intéressés par la problématique, pour m’assurer de la crédibilité des discours que je reproduis. Quant aux personnages, ils sont ainsi que vous avez pu le voir, interprétés par des comédiens. Il m’arrive aussi d’embarquer des étudiants en leur proposant une méthode de travail avec des projets de design spéculatifs : les technologies émergentes sont précipitées en phase d’industrialisation afin de pointer les enjeux sociétaux qu’elles engendrent, des « Black Miror » d’anticipation en somme.
- À vous entendre, on comprend que c’est une performance qui ne cesse d’évoluer en fonction des retours que vous font vos interlocuteurs, voire le public…
M.-J.B.: C’est effectivement le cas. C’est pourquoi, je parle de performance mais aussi de projet « spéculatif ». Les réactions du public sont bien évidemment fertiles et révélatrices. Je perçois son émotion à l’idée que je vienne apporter enfin une solution efficace face au problème du changement climatique avant qu’il ne comprenne que ce n’est pas la bonne, qu’on ne peut plus s’en remettre aux seules technologies pour réparer les dégâts causés par d’autres technologies dans une optique d’optimisation des ressources.
- Au fond, vous créer les conditions d’une prise de conscience…
M.-J.B. : Oui, et en ce sens, on pourrait dire que si je suis spécialiste de quelque chose, ce serait en « bullshitologie », au sens où je me fais fort de présenter des solutions au changement climatique qui, en réalité, n’en sont pas de bonnes ! Sous couvert de parler de science et de technologie, ces discours relèvent de l’idéologie. Rien de plus naturel là encore. Il importe juste à un moment de s’en rendre compte. C’est précisément ce qui m’intéresse chez les scientifiques : à un moment de leur carrière, ils finissent par se poser la question : vais-je dans la bonne direction ? Est-ce que je ne contribue pas à ce que nous allions droit dans le mur ?
Des questions que tout un chacun, scientifique ou pas, devrait se poser. C’est pourquoi je me garde de pointer des responsables, et préfère nous inviter à nous interroger. Et quand je dis « nous », j’y inclus aussi les designers, les spécialistes de la fiction, de l’imaginaire, tous ceux qui s’emploient à rendre une idée absurde crédible et séduisante… Nous en avons des manifestations quotidiennes… Suivez-mon regard, notamment jusque de l’autre côté de l’Atlantique…
- Je vous retrouve à l’occasion d’une troisième journée de couplage de Résonances art-science. Qu’est-ce qui vous a motivée à y assister alors que vous n’étiez pas invitée cette fois à y intervenir pour présenter votre travail ?
M.-J. B.: Ces journées sont propices à de belles rencontres artistiques et scientifiques et cela est suffisant pour m’inciter à y revenir. Et puis, je suis attachée au territoire où ces journées se déroulent, la vallée de Chevreuse où j’ai grandi ; aujourd’hui, j’enseigne et interviens régulièrement au titre de mon travail d’artiste que ce soit à l’Université Paris-Saclay ou à l’ENS Paris-Saclay. J’apprécie les liens qui se sont tissés au fil du temps entre artistes et chercheurs. Où que j’aille sur le plateau de Saclay, je sais par avance que je vais y trouver de quoi me nourrir intellectuellement, y faire des rencontres humaines à même d’impulser de nouveaux projets.
- Ce territoire auquel vous vous dites attachée n’est-il pas aussi propice à nourrir ce technosolutionnisme dont vous pointez les limites pour ne pas dire les dérives ? Y verriez-vous plutôt un territoire propice à la création d’antidotes à ce technosolutionnisme ?
M.-J.B.: Les deux, mon capitaine ! Mais comme je vous l’ai dhttps://epa-paris-saclay.fr/wp-admin/admin.php?action=duplicate_post_new_draft&post=14156&_wpnonce=891789fc59it, j’ai grandi ici ; j’y ai fait mes études jusqu’au bac, en filière scientifique avant de suivre une formation en design, et j’aime les sciences et l’ingénierie. Ce n’est donc pas pour rien que je continue à baigner dans ce microcosme de la recherche et de l’innovation et que je me fais passer pour géo-ingénieur du climat…
Pour en revenir au territoire, le plateau de Saclay, je l’ai vu muté. Autrefois, il n’y avait ici que des champs. J’ai vu les centres de recherche et les entreprises s’y implanter progressivement. Certes, je n’ignore pas les problématiques soulevées par son aménagement, sa transformation en un vaste cluster. Je vois aussi celles auxquelles sont confrontés les étudiants, ceux qui y habitent en particulier. Évidemment, je suis imprégnée de toutes ces contradictions. Je ne suis pas en dehors de ce qui est en train d’advenir, je fréquente et je m’imprègne des cultures start-up, de laboratoires et centres de recherche. Pour avoir travaillé dans une start-up et frequenté des laboratoires, j’ai pu aussi apprécier la diversité des entrepreneurs, des chercheurs, leur dimension humaine, leur engagement et leur conscience politique. Si l’art est aussi précieux, c’est qu’il permet de maintenir un dialogue, en rendant compte de la dimension sensible qui se cache derrière des discours… Mon propos n’est pas de m’amuser de la naïveté ou de la crédulité du public. Je suis moi-même quelqu’un de naïve et de crédule, justement parce que de nos jours les post-vérités et les fake news sont des enjeux de société. Je défends l’idée que la naïveté et la crédulité sont des qualités, des forces, celle du désir, du pouvoir de la croyance enfantine, et de l’imagination. Je crois aussi qu’il faut savoir faire preuve de doute, d’humour. C’est dans nos croyances et non espérances qu’on peut imaginer collectivement les solutions à apporter aux défis du changement climatique et modifier nos modes d’être au monde et au vivant.
Notes
* Un projet « la Graduate School Science de l’Ingénierie et des Systèmes Université Paris-Saclay, Le sas et La Diagonale Paris-Saclay avec le mécénat de Cervval.
** Les journées de couplage art-science sont conçues pour favoriser l’émergence de résonances entre scientifiques, artistes et institutions à la fois culturelles et scientifiques.
Journaliste
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